Foenkinos et Pick

 

Conférence donnée le 16 février 2022 à l’Alliance Française de Meppel (Pays-Bas) à  propos du roman Le mystère Henri Pick de David Foenkinos. Gallimard, 2016.

David Foenkinos est né à Paris en 1974. Il est scénariste, dramaturge et romancier.
Il a tourné deux films avec son frère Stéphane et quelques-uns de ses romans, dont le présent livre Le mystère Henri Pick, ont été adaptés au cinéma. Après des débuts difficiles, son œuvre compte aujourd’hui parmi les plus grands succès de librairie, les meilleures ventes de France. Sans doute est-ce à ces débuts difficiles, tous les refus qu’il a dû essuyer, qu’il fait allusion dans Le mystère Henri Pick en se moquant des mécanismes notamment médiatiques et du marketing qui régissent la production de la littérature de nos jours. Peut-être avait-il encore des comptes à régler. Toujours est-il que la satire du monde littéraire telle qu’il l’élabore dans ce livre est particulièrement juste. 

Je vous propose un bref regard sur une interview avec David Foenkinos dans une émission de La grande librairie en 2016.

Vous avez pu constater que l’auteur lui-même donne, au cours de cette interview, un résumé très clair de son livre. Il s’agit donc d’un manuscrit découvert dans La bibliothèque des manuscrits refusés de Crozon (Finistère) par Frédéric Konkas, écrivain pas très connu, et Delphine Despero, éditrice plutôt réussie. Or ce manuscrit, dont oublie rapidement le contenu, remporte un succès monstre, et la question se pose de savoir si le modeste tenancier de pizzéria Henri Pick a vraiment écrit ce livre en secret. De ce point de vue nous avons une sorte de trame policière, une enquête effectuée notamment par un journaliste incrédule, et je dois dire que Foenkinos a bien dosé son suspense. D’autres part ces personnages sont crédibles. Ce ne sont pas, malgré le côté indéniablement satirique du livre, des caricatures. Il y a pour ainsi dire des tranches de vie, une Comédie humaine/ du Balzac des temps modernes.

On va à présent tâcher de cerner la personnalité de l’écrivain, non pas le petit barbu à lunettes qu’on a vu à l’instant dans La grande librairie, mais la personnalité littéraire telle qu’elle se présente – peut-être à son corps défendant – à travers ses écritures ; autrement dit : sa poétique.

Premièrement nous avons les trois points de supension, là où dans un dialogue quelqu’un se tait, ne répond pas, mais n’en pense pas moins. Ce sont des silences souvent éloquents, marquant l’incapacité d’une personne à s’exprimer ou le refus d’en dire davantage. Comme dans la vraie vie. Au lecteur en tout cas de deviner la pensée de celui qui à un moment donné ne dit rien mais qui n’en pense pas moins.

Ensuite on observera les notes en bas de page, phénomène également récurrent dans les romans de David Foenkinos. On peut y voir une marque de sa volonté d’ironiser son récit. Je m’explique. En mettant une note, il sort en quelque sorte du texte, se met en retrait et crée ainsi une distance ironique par rapport au drame évoqué. La plupart du temps ceci ménage un effet humoristique, à la limite du ridicule ou pour rester dans le positif : à la limite de la relativisation.

Cette ironie  est en quelque sorte son image de marque. C’est dire que la plupart du temps Foenkinos a l’air d’éviter un tragique profond, quoique dans, entre autres, Charlotte, l’histoire d’une jeune juive morte à Auschwitz et Vers la beauté, l’histoire des conséquences graves/ irréparables d’un viol il se montre capable d’une indéniable gravité.  

Une autre constante sur laquelle j’aimerais attirer votre attention ce sont les problèmes de couple – toujours des couples qui battent de l’aile, comme on dit – qui reviennent régulièrement sous la plume de Foenkinos. Immanquablement, les deux conjoints ne sont pas à égalité, en ce sens que l’un est en position de supériorité par rapport à l’autre. Il – ou elle – est plus intelligent, plus fort, plus drôle ou bénéficie d’un statut social plus important. Il arrive aussi que le couple en question subisse une lourde usure et que naissent des secrets, avec au bout du compte l’adultère – l’un trompe l’autre – ou carrément le délaissement ou l’abandon : l’un quitte l’autre. Ces ruptures sont toujours sinon définitives, du moins douloureuses. À ce niveau-là l’œuvre de Foenkinos est une grande leçon de solitude sur laquelle plane parfois un petit sourire malicieux. Reste à signaler que bien fréquemment ce sont des couples sans enfants qui, par un mécanisme de compensation, attachent beaucoup d’importance à leur vie sociale, soirées sympa avec d’autres couples, dîners au restaurant, cinéma, etc. et à leur carrière. Carrière qui est souvent source d’inégalité et de frustrations.

Ainsi, dans Le mystère Henri Pick, on notera six couples dont le bonheur ne va pas de soi. 1 Delphine et Frédéric, elle éditrice, lui auteur raté. 2 Madeleine et feu Henri Pick, lui romancier secret, elle adultérine. 3 Josépnine, la fille d’Henri Pick, doublement trompée Marc, puisque celui-ci non seulement l’abandonne mais lui revient seulement pour mettre le grappin sur le présumé héritage d’Henri Pick. 4 Magali, la bibliothécaire des manuscrits refusés qui trompe son mari José avec Jérémie un jeune dépositaire de manuscrit. 5 Le journaliste à la carrière en chute Jean-Michel Rouche et sa compagne Brigitte ; lui cherche à découvrir la vérité concernant le roman d’Henri Pick, elle le rassure, le réconforte un peu comme une maman, lui prête sa voiture – lui n’en a donc pas – pour qu’il puisse effectuer ses recherches. 6 Jean-Pierre Gourvec, feu l’initiateur de la bibliothèque des manuscrits refusés qui par le passé a contracté un mariage blanc avec la jeune Allemande Marina Brücke. Notamment celle-ci regrettera toute sa vie leur séparation.

À ce niveau-là le titre du roman d’Henri Pick est emblématique, voire a priori une cerise sur le gâteau : Les dernières heures d’une histoire d’amour. Ainsi c’est encore un couple qui bat de l’aile, doublé cette-fois-ci de l’agonie du poète russe Pouchkine après un duel. (Intrigue parfaitement insensée, pour ne pas dire: tirée par les cheveux.)

Il va sans dire que pour le reste ce livre – celui d’Henri Pick, s’entend – ne présente aucun intérêt. Ce qui compte c’est le roman du roman, les cheminements médiatisés d’une œuvre idiote qui rapidement devient un hype, un phénomène dont tout le monde parle mais que personne ou presque ne lit. Il est important de savoir aussi qu’elle change et bouleverse des vies à partir d’une dynamique qui n’a rien à voir avec la littérature.

Je reste encore un instant sur les problèmes de couple parce que ceux-ci sont au cœur du Mystère Henri Pick, toute l’intrigue provenant en fait de l’inégalité entre Delphine et Frédéric. Écrivain à l’insuccès flagrant, il cherche en effet à se mettre en valeur vis-à-vis de Delphine en découvrant le roman soi-disant écrit par le pizzaiolo mais au lieu de redresser ainsi leur inégalité, ceci crée d’autres problèmes. Frédéric devient jaloux de Pick et menace de se venger. C’est dire que le bonheur des couples n’est jamais gagné et source de beaucoup de drames.   

Pour conclure, un point de critique : le dénouement (que je laisse à l’appréciation du lecteur) nous est téléphoné de nombreuses pages à l’avance, pas besoin de le “divulgâcher”: on pressent la vérité. Il n’empêche que Le mystère Henri Pick est un roman bien construit qui ne manque pas d’humour, à la fois accessible et lisible, mettant par ailleurs à nu les stratégies de marketing et l’opportunisme de la littérature actuelle en particulier et un certain nombres de phénomènes liés au monde contemporain en général. On peut voir un parallèle avec Michel Houellebecq, mais Foenkinos c’est du Houellebecq « light ».      

PG

PS La bande-annonce du film tiré du roman montre notamment l’activité du journaliste suspicieux collaborant avec Joséphine, la fille d’Henri Pick.