Deel dit artikel
Berichten archief
Recente reacties
Who's Online
  • 0 Members.
  • 3 Guests.

Fictions romanesques

ISBN 2.207.25447.X

ISBN 2.207.25447.X

I MOTEL BELMONDE

En 2003, les éditions Denoël, sises à Paris, ont publié la version française de mon premier roman: Motel Belmonde (“Chevaux Blancs” en néerlandais).
Ce fut le fruit d’un travail d’autotraduction qui m’a de fait permis de réecrire mon livre en français.
En voici le premier chapitre.

J’ai jadis connu deux frères que j’ai portés dans mon cœur. Roemer et Floris Duisterwinkel. Roemer me considérait comme un poète et fronçait les sourcils quand je buvais un jus d’orange ou quand j’allais à mon travail le matin. Floris a voulu me tuer pendant une certaine période. Tous deux sont morts assez jeunes.
Leur mère a la maladie d’Alzheimer et finit ses jours dans un monde clair et transparent comme l’au-delà. Et leur père avait déjà soixante-dix ans quand Roemer est mort. Mais aux dernières nouvelles, il vit encore quelque part, très loin, et fait des gouaches. J’ai rencontré une fois sa nouvelle amie. Une grande maigre d’une cinquantaine d’années que l’abus de tabac faisait tousser. Floris l’avait surnommée “tata Adrénaline”.

Toute ville de taille moyenne connaît le phénomène: un circuit de cafés et d’ateliers, de vrais et de faux artistes, de noctambules et d’ivrognes, d’enfants de trente ans et plus, pour qui la vie continue nuit et jour. Moi aussi j’ai mes souvenirs. Femmes et amis, petites soirées tournant au drame, gueules de bois et scènes d’amour. Beaucoup qui rend mélancolique, mais peu qui choque encore.
En même temps, il est troublant de constater à quel point le temps – déjà en soi plutôt brutal – peut être rattrapé par des forces encore plus cruelles; que tout un clan – famille, amis et parasites – puisse ainsi se disloquer, du jour au lendemain.
Et pourtant, lorsque le soir très tard, je reste encore un peu à table parmi des rires et des bouteilles, j’ai parfois le sentiment que Roemer et Floris pourraient revenir d’un instant à l’autre. Alors, je les vois – avec leur aisance d’autrefois – s’installer à notre table. Les voilà, dis-je fièrement, les amis, permettez-moi de vous présenter: Roemer et Floris! Prenez donc un verre, les gars!
Des morts qu’on ne peut pas perdre de vue. Peut-être parce que je n’ai revu ni l’un ni l’autre. Roemer a tout de suite été emmené par les pompes funèbres. Il n’était plus présentable. Et Floris a été inhumé par ses proches. Je n’avais rien à faire à son enterrement.
Ou est-ce parce que Roemer – gravement malade depuis de longues années – donnait l’impression d’être immortel? Il niait l’irréversible, et c’était exactement ce que je recherchais à cette époque. Car, si c’était vrai, tout était possible! Ma mère ne serait jamais décédée. Mon amie ne m’aurait pas quitté. Alors, tout pourrait, à chaque instant, recommencer.
Pour lui aussi, tout finirait bien. C’était sa ferme conviction.

30 septembre. Voilà dix ans, aujourd’hui, que Roemer est mort. Bien sûr, j’aurais pu appeler des amis pour aller dîner à La Boulangerie, le restaurant favori de Roemer. Mais, au lieu de téléphoner, je roule à travers une plaine où le soleil s’enfonce lentement dans un brouillard qui monte, en route pour le vieux pays où Roemer et Floris ont passé leur jeunesse.
Leurs parents habitaient une longue maison blanche avec un toit de chaume, une ancienne auberge située en bordure d’un vallon fluvial, cachée hiver comme été par des aulnes. Eux aussi ont été mes amis. Ce n’étaient pas des gens qui chipotaient. Je crois seulement qu’ils ont appris trop tard à leurs deux fils à profiter de la vie et ne leur ont jamais vraiment fait comprendre le sens du rire.
Pendant les années de guerre, ils avaient travaillé dans les Alpes françaises comme “passeurs d’hommes”: des guides qui aidaient Juifs et apatrides à trouver leur chemin vers la Suisse. Souvent leur périple commençait dans le nord de la France. De dangereux voyages en train à travers un pays qui nageait dans le crépuscule. Un jour, ils avaient dû aller chercher un couple juif d’Anvers dans la banlieue parisienne. Exactement une heure plus tôt, la police y était passée. Le couple belge avait été déporté à Auschwitz, jamais revenu. Leur contact, le célèbre historien néerlandais L., s’était retrouvé à Dachau, mais il avait survécu à la guerre.
Ils m’avaient dit une fois qu’après toutes ces années, ils n’osaient toujours pas téléphoner à L., ni même lui écrire. Comme s’ils l’avaient trahi. Ils voulaient lui expliquer ce qui s’était passé, se disculper, mais ils avaient trop peur. Parfois, pendant de longues minutes, ils se regardaient fixement, devant leur poste de téléphone. Elle, la maladie d’Alzheimer l’a finalement délivrée de ses souvenirs, et lui n’aura certainement pas cherché à contacter L. tout seul. L’historien est mort en 1995, la même année que Floris.
Ainsi, certains secrets ne sont jamais dévoilés. Roemer m’a fait beaucoup de confidences durant nos six ans d’amitié, mais il m’a au moins autant caché. Et Floris est toujours resté une énigme à part entière. Après la mort de Roemer, je l’ai revu deux, peut-être trois fois. Mais nous n’avions plus rien à nous dire. Si j’avais mieux regardé la photo de notre dernière rencontre, j’aurais pu voir que sa vie aussi touchait déjà à sa fin. Roemer et Floris – ils n’ont ni l’un ni l’autre passé la quarantaine.

Au bout d’une heure, le paysage change. Une légère ondulation à travers les champs, beaucoup de virages. Les coulisses d’arbres et de broussailles deviennent plus chaotiques. L’asphalte fait place à des pavés.
Dans les noms sur les panneaux se devine encore l’esprit d’un narrateur de contes bleus: Le Domaine des Cavaliers, Résidence Montbois, Le Loup Affamé, Le Petit Loup, Le Bois des Aigles, Calluna… Des noms de châteaux, d’auberges et de campings. La route devant moi s’appelle La Sente Noire.
Ici le pays devient immense. On croit en avoir pour une heure de route, mais c’est toute une longue après-midi, on croit en avoir pour une heure et demie, et c’est toute une soirée. Une brume de plus en plus épaisse sur la Sente Noire. Mais je ne suis pas pressé. Il n’y a plus personne dans la vieille auberge. Peut-être faut-il passer la nuit ici. Et puis demain, reprendre la route.

II

LE PARC AUX AVENTURES

(roman inachevé)

Avertissement au lecteur courageux

J’ai commencé ce projet à l’été de 1994. Je croyais pouvoir écrire un excellent roman sur le mysticisme d’un amour perdu en me limitant à l’écriture d’une seule page par semaine, chaque fois une page parfaite, j’y consacrais mon samedi. J’oubliais qu’il fallait un plan et je me suis rendu compte trop tard que mon récit était en train de s’évanouir dans la nature. Et que mes pages étaient loin d’être parfaites. Je crois que tout cela est mort à petit feu vers les années 1996-1997, lorsque j’avais déjà commencé ma thèse de doctorat sur Patrick Modiano (Le fardeau du nomade, Minard Lettres Modernes, 2000). Toutefois, l’exercice m’a été fort utile, m’ayant beaucoup aidé à traduire mon premier roman Motel Belmonde (Denoël, 2003) en français et à me faire la main sur un ouvrage de pure fiction intitulé Route des laves (inédit pour l’instant). Et il reste quand même dans ce “parc” à l’abandon des épisodes assez lisibles. Je conseille donc au lecteur de ne pas lire ce texte in extenso, mais l’invite cordialement à quelques promenades fussent-elles brèves.

PG (février 2012)

Que nous croyions qu’un être participe à une vie inconnue où son amour nous ferait pénétrer, c’est de tout ce qu’exige l’amour pour naître, ce à quoi il tient le plus et qui lui fait faire bon marché du reste.
Proust

nous sommes les gens bourgeois
chez nous c’est toujours simple
va donc travailler c’est sain
aujourd’hui le temps me manque car
il y a de la visite, ma maîtresse.

Hans Lodeizen

Il était une fois un homme très seul. Si seul que la tempête, ce soir de fin janvier, ne le concernait pas. Des tuiles tourbillonnaient dans l’air; les tramways de la ville n’avançaient plus, tandis que radio et télév­ision recommandaient de ne plus sortir.
L’homme aurait pu rester dans son bar. Mais non. Les conversations des autres habitués l’ennuyaient au plus haut point et après trois ou quatre verres de cognac, il sortit.
Il était sept heures et demie. Les trois quarts des becs de gaz étaient éteints. Des rafales de vent faisaient cogner l’enseigne de bois contre le rempart où le bar était incrusté. Une poubelle, une selle de vélo venaient à sa rencontre. Ce n’était pas désagréable.
?Je conduisais non loin d’une ferme d’enfants quand tout à coup j’ai vu un paon faire la roue. C’était absurde par ce temps, mais que voulez-vous. Je le voyais donc faire la roue et: se faire soulever par le vent pour atterrir en plein milieu du chemin devant moi. Coup de frein. Trop tard. J’ai encore vu sa traîne glisser sous la voiture, entendu un craquement, et puis plus rien, le paon avait disparu.
Bon. J’ouvre la portière, mets un pied dehors…
Mais voilà, comme dans un film projeté à l’envers, l’oiseau qui réémerge de dessous de mon véhicule, reprend forme et traverse la rue – poursuivant je ne sais quel but très précis, comme si de rien n’était.?

(extrait d’un récit de voyage inachevé)

Barcelone, le 18 juillet 1990

Une salle de bains en marbre dans un des plus grands palaces de la ville. Comme si j’avais encore à me prouver. Partout des glaces, des serviettes – tout comme chez elle, dans son appartement de la Haye. Manque seulement le cordon doré de l’éclairage, le cordon qui rappelait des scandales politiques.
Je la taquinais quelquefois:
‘J’espère que tu as pu décommander le ministre.’
Ou bien:
‘Est-ce que tu prends aussi des bains avec monsieur le ministre?’
Cela ne la faisait pas rire. Qu’est-ce que j’en savais aussi, de sa vie? Plus tard, elle me dirait en passant qu’elle avait connu jadis un ministre de la Défense.
‘Ç’a dû être quelque chose de passionnel. Du moins, pour lui.’
‘Pas vraiment une liaison pourtant.’
‘Mais tu as bien couché avec lui?’
Pas de réponse. Seulement un sourire timide.
Je fais couler mon bain et prépare tout: somnifères, lames de rasoir. Au-delà du désespoir, de la solitude, mais enfin le monde et moi ne font qu’un, hors du Temps, donc aussi près d’elle que possible.
Emu, je glisse sous l’eau, tandis que dans la suite la radio pleurniche en sourdine.

Ya ves
Tu nunca me has querido
Ya lo ves
Que nunca he sido tuyo
Ya lo sé –

Grâce aux pilules, je descends dans moi-même, tout comme je suis en train de glisser sous l’eau. Je passe tout en revue. Sur la table, une lettre et un manuscrit. Oui, c’était bien ça, ma vie: 37 ans, dont trois mois/une courte
période avec elle. Je me dresse à moitié. Elle danse sur mes
paupières. Se déshabille. Tripote ses seins en souriant, les yeux fermés. S’évapore.
Petite brise. Rideau qui se gonfle. Musique couverte par bruits de dehors. Bruits de dehors couverts par musique.
Puis, silence qui couvre silence. Decrescendo.

L’ambulance fonce. A travers un voile, je vois des façades Jugendstil et beaucoup de Gaudi. Peut-être parce que je sais que je suis à Barcelone. Le chant de la sirène me touche droit au coeur, ce qui, du reste, n’enlève rien au sérieux de mon acte.
Je viens donc de quitter mon corps. Images: une femme de chambre sanglote, les mains sur la bouche; deux chasseurs, les visages crispés, me tirent d’une mare rouge. C’est quelque chose! J’ai – paraît-il – téléphoné à la réception pour dire que ?je ne me sentais pas bien?.
Ah bon?
Je ne m’en souviens pas et me demande comment c’est Dieu possible, de se sortir d’un bain pareil. Une chose pourtant, est certaine: je peux compter sur moi.

Vendredi, 20 juillet

L’officier de police ressemble à Fidel Castro, jeune. Barbe et moustaches. Chemise kaki entrouverte sur poitrine velue. Taches de sueur démesurément grandes – mais qui ne sue pas? Selon ?El país? toute l’Europe sue: SUDOR POR TODAS PARTES. D’où vient donc qu’on croit toujours être seul dans sa peine?
Je vois l’homme à contrejour. Derrière lui, des rideaux à demi tirés.
Hier, à l’hôpital, nous n’avons parlé, au fond, que de sa jeunesse dans un village, aujourd’hui désert, des Pyrénées.
D’une vie avec ses parents, grands-parents, ses chèvres, un
potager. Et d’une prairie, située très haut, survolée par des
vautours qui semaient astucieusement la panique parmi les moutons en train de paître, de sorte que, de temps à autre, une pauvre brebis s’écrasait au fond du gouffre et se faisait manger. Petit garçon, il avait beaucoup joué dans les nids de mitrailleuses de la guerre civile.
Je connaissais cette région et lui dis que j’en revenais.
Je n’omis pas de lui parler de ma prédilection pour les crevasses et les ravins les plus profonds. J’y avais été, moi aussi, survolé par des vautours compréhensifs.
Lui par contre, ne me comprenait pas du tout. Mais alors – il appuyait bien sur ses mots – pas du tout. Un Catalan ne se suiciderait jamais! Jamás! Mais bon, nous en reparlerions demain (aujourd’hui) au poste. Demain deux heures, pour signer la deposición. Et il m’avait prié de ne pas faire de bêtises entretemps.
J’avais fait l’innocent. Moi? Des bêtises? Où était-il allé chercher cela? Et un large rictus avait parcouru sa barbe. Il m’aimait bien, c’était hors de doute.
Bon. Maintenant le pourquoi de mon acte. La déposition (rédigée par lui) n’en fait pas mention, mais il est quand même très curieux de le savoir.
‘Una historia de amor,’ lui dis-je.
Il sourit et commence à fredonner la historia de un amor. Puis me demande brusquement si je connais la chanson. Oui, il me semble l’avoir déjà entendue. – Mélancolique. Très mélancolique; ne suis-je pas de son avis? Si, si, à qui le dit-il…
Sur quoi il s’y remet, tout doucement.
Soudain, c’est Lily que je vois à contrejour. Elle avait des dispositions pour une barbe et des moustaches, donc pourquoi pas? Mais au moment où je me dis que c’est une pensée inspirée par la rancoeur, voilà, de nouveau, Fidel qui cesse de chanter
et secoue la tête. Je me sens mal à l’aise sous ses yeux opaques et nostalgiques.
Par nervosité, je tire sur le pansement que j’ai au poignet
gauche.
‘N’y touchez pas! Ça va être l’infection.’
‘Lo siento.’
Il a un geste d’impuissance, mais complimente tout de suite après mon castillan, comme il l’a déjà fait hier, à l’hôpital. Et m’enveloppe à nouveau de son regard empreint de fatalisme. Pour finir par me prier de me donner la mort ailleurs qu’à Barcelone la proxima vez.
‘Mais où donc? Auriez-vous une suggestion?’
Il réfléchit et me jette:
‘Allez à Toulouse. Oui! Toulouse c’est une excellente ville pour cela. Voulez-vous signer ici? Firmar aqui. Et voulez-vous aussi avoir la gentillesse de quitter Barcelone encore cet après-midi?’
‘Avec tout le plaisir du monde,’ dis-je en signant le rapport que je n’ai pas lu. ‘Au fond, je n’ai jamais aimé Gaudi et la Sagrada Familia me donne la nausée.’
‘Moi aussi,’ ricane-t-il en se levant de sa chaise.
Puis, d’un air grave, il me tend la main. C’est donc fini. Nous ne nous reverrons probablement jamais. Et, au moment de nous serrer la main, mon poignet droit s’étire dans un picotement douloureux. Oui, d’une manière ou d’une autre, un adieu fait toujours mal.
Ecrasé sous un soleil de plomb (‘qui le fait exprès,’ me dis-je avec amertume), je traverse la Plaza de Catalunya et me traîne vers ?Barcelona termino?. Pour l’instant, je suis bien résolu à ne pas aller à Toulouse.

Novembre est calme. Lointaine la canicule. Bien fermées les deux balafres sur mes bras. Oui, tout est calme, choyé par des rafales de vent et un peu de pluie. Puis, grâce à un peu d’argent oublié par Lily et une raison sociale bancale (traductions et notes de lecture pour un grand éditeur néerlandais), j’ai largement le temps de faire le point, ici dans l’est des Pays-Bas. J’y vis dans la banlieue la plus profonde d’un morne chef-lieu de province.
Vendredi seize novembre. Il est deux heures et quart. Je viens de déposer la fille aux haillons noirs dans un de ses parkings. Avec Marouschka, ma ?soeur de lait? parisienne, la fille aux haillons noirs est de ces rares personnes dont la présence ne m’exaspère pas.
Toujours aucune nouvelle de Lily.
La vieille CX n’a pas oublié le chemin. S’enfonce dans l’aquarelle de l’automne. D’abord une plaine, des coulisses. Ensuite, délabrés, des bois et une colline nommée ?la montagne de Holten? qui rappelle certains coins de la Sologne en France. Mais nous sommes aux Pays-Bas, non loin de la frontière allemande. Enfin, de l’autre côté, en bas, Nyverdael. Et la nationale, naguère si prometteuse, devient rue principale. Donc désolée. Snackbar, parking, supermarché, église, snackbar, restaurant chinois, etc.
Au milieu, le café où, un des derniers soirs, elle m’avait rendu fou avec ses histoires de Bangkok (souvenir d’un homme chinois sur la moto de qui elle avait traversé toute une nuit les moiteurs de la métropole).
A droite, une rue en courbe que j’emprunte d’une allure hésitante. Conscient de jouer à une sorte de roulette russe.
Retournerai-je chez moi? Non, je continue. Voilà. Encore trente mètres. Dix. Quelques arbres. Et je m’arrête en face du cube en briques où elle avait ses bureaux. Sur le côté, une guirlande en fer, l’escalier déjà rouillé.
Que faire maintenant? Lui rendre ses sous, en échange d’une dernière sieste?
J’ai coupé le moteur attendant je ne sais quel signe… Mais le coeur dans la gorge, je vois déjà mes pieds se poser, un par un, sur les grilles qui sont les marches de l’escalier.

Couloir désert à l’intérieur. Porte broyée à l’endroit de la
serrure. Désert le bureau. Evidemment. Je respire. Odeur de terre mouillée et feuilles mortes. La pièce, dirait-on, n’a pas été chauffée pendant longtemps. Peut-être jamais, puisque Lily ne s’y était installée qu’au printemps. Par terre, un poste de téléphone débranché, quelques cartons, des emballages de produits homéopathiques – la parfaite couverture. Et,
curieusement, encore la table d’auscultation sur laquelle, par un après-midi ensoleillé de mars, nous avions basculé dans une
étreinte hilare. Triste et tendre souvenir. Il y a loin maintenant de cette sieste. C’était dans une autre vie. Deux amants.
Je passe dans l’autre pièce dont la porte est également abîmée et, de nouveau, je suis soulagé. Non, tout comme je l’avais (un peu) prévu, là non plus, il n’y a personne. Y flotte seulement la même odeur humide. Je m’assieds sur le rebord de la fenêtre et regarde la cime des arbres, la crête des maisons en face. Le jour tombe. Où est-elle?

Une rage sourde me fait aller à 130/140 à l’heure. Novembre est bien plus virulent que tout à l’heure, la vieille CX fustigée par des rafales qui correspondent assez bien à mon état d’esprit. Je dîne en ville. Dans un bar, je bois quatre cognacs. Et je rentre sur les chapeaux de roues.
Chez moi, je fourre photos et lettres dans une grande enveloppe sur laquelle je marque
FEVRIER – MAI 1990.
Je ne sais que faire des encriers anciens qui renforcent mon statut de receleur. Alors rien, pour le moment. L’enveloppe, je la fourre, à son tour, dans le carton qui contient toute ma correspondance depuis au moins dix ans.
Puis, toujours avec la même rage, je reprends le brouillon d’une lettre destinée à je ne sais pas très bien quelle police.
‘Messieurs,
Il serait peut-être intéressant de retracer la provenance des
fonds investis dans GAMMA HOMEOPATHIE S.A. à Nyverdael.
, il est recommandable de ne pas agir par trop hâtivement, mais de suivre dans le plus grand calme Mme Lily K. sur le chemin qui mènera à son coffre personnel dans un
établissement bancaire �
Vous pourriez aussi vous pencher sur les liens existant
entre le contenu de ce coffre et certaines ‘estafettes’ vers
l'(ancienne) R.F.A. et le Danemark. Et n’oubliez pas de vous renseigner auprès de quelques banques frontalières qui changent et d’une manière tout à fait discrète des billets de mille florins.
En outre, le cercle d’amis de Mme K. comporte(ra) sans aucun doute des éléments fort révélateurs. Passez voir par exemple le très respecté antiquaire Pieter de V. Ou bien le marchand de livres anciens Michaël Z. Ou les dénommés Joachim et dont j’ignore les noms de famille, mais que vous saurez trouver sans trop de difficultés dans une certaine vie nocturne. Chez ces derniers, vous serez sûrement confrontés à des trésors inouïs en matière de recel et de drogue. Je suis persuadé que vous m’en direz des nouvelles!
Et laissez-moi, pour conclure, vous signaler qu’un flagrant délit de prostitution n’est jamais exclu chez Mme K. Mais rappelez-vous bien le proverbe qui dit que rien ne sert de courir mais
Dans l’espoir de , je vous prie d’agréer, Messieurs – ‘
Cognac aidant, je rature, fignole, rajoute des mots en surcharge. Rature. Fignole. Et finis par déchirer le feuillet. Tombée, ma rage, comme un ballon qui crève. Et puis, étant donné les liasses de billets de mille florins, laissées par Lily dans le chaos de nos derniers jours ensemble…
Alors, plutôt téléphoner à Marouschka, comme je le fais toujours quand je ne sais plus où donner de la tête. Pendant une bonne trentaine de minutes, j’essaie donc de la joindre derrière l’horizon. Sans résultat. Peu importe. Je sais que je me serais fait traiter d’idiot. Passe encore si l’on joue avec le
feu, mais jouer à la roulette russe après… Et c’était avant qu’il fallait lui téléphoner. Pas maintenant.
J’entrouvre ma fenêtre et j’écoute le silence de la banlieue. Morne silence de quartier lunaire. Peu importe. Grâce à une moitié de liasse convertie en acompte, j’ai acheté ailleurs. A Delft, je déménage, en décembre. Plus rien ne me retient ici et n’ai-je pas toujours voulu vivre tapi au fond de ?La Vue? de Johannes Vermeer? La fille aux haillons noirs n’est pas là. Elle doit faire son trottoir en ville. Vide la tache pisseuse au pied du réverbère. Pas une ombre sur les murs aveugles. Seulement des graffiti qui y étaient déjà, il y a six ans, lorsque j’étais venu vivre ici (cela, en raison des loyers, forts modiques dans l’est). Et Lily? Où serait-elle? Mieux ne vaut pas le savoir. Tout est redevenu calme. Je hume la pluie qui ne tombe plus, mais qui monte des jardins.
C’est la nuit, qui se boit comme du lait.

Tout était rose, il y a trois mois, le soir de mon arrivée à Toulouse, où je m’étais rendu malgré moi. Rose ocre. Il faisait lourd. Irréel et cauchemardesque. Encore pire que Barcelone.
Je me rappelais, à propos de Toulouse, Claude Nougaro, chantant ?Ici même les mémés aiment la castagne?.
Je fus, en effet, sollicité d’assister tout de suite à une empoignée de marque.
Dans la rue face à la gare, un homme jeune affrontait, tout seul et torse nu, une dizaine d’individus, à qui l’étiquette ?loubards? n’eût fait nul tort. L’homme au torse nu avait un regard fixe de justicier. Les autres étaient, de leur côté, excessivement lents, car excessivement ivres.
Selon une chorégraphie qu’il me fut difficile de comprendre, il les prenait, un par un, à partie. S’adressant à l’un d’eux. Le crâneur du moment. Faisant un bout de chemin avec lui. Proférant sans doute des menaces déjà expéditives. Puis brisait un nez, des dents, éclatait des oreilles, envoyait l’autre sur l’asphalte. Sur quoi celui-ci, chancelant ou, simplement, rampant, rejoignait sa canette de Kronenbourg (s’il n’avait pas oublié de la poser dès le début). Et au suivant!
Encouragements troglodytiques. Mais que faire contre un froid spécialiste de kick boxing qui, avec une grâce de sylphide, vous lance, encore et encore, ses pieds dans la figure?
Evidemment, je ne voulais pas regarder, mais ne pouvais, à la fois, m’en empêcher. Je tremblais. Je transpirais. J’avais mal aux poignets. Oui, c’était bien une sorte de ballet. Mais satanique alors.
Soudain quelque chose de dur s’écrasa sur mon front. Du brouhaha. Des rires. Et une voix de femme. Stridente.
‘Mais appelez la police, voyons, appelez la police, puisqu’ils n’arrêtent pas de se battre!’
Je faillis tomber. M’évanouir. Etait-ce à cause d’une ?mémé?

aimant ?la castagne?? Mais non. Du calme. Je m’étais cogné la
tête dans un réverbère.
Comme quoi pareil spectacle n’a rien de gratuit. Qu’est-ce donc, ce singulier phénomène nommé ?bagarre?? C’est comme vomir. Vomir à fond. Lorsque vous croyez que c’est fini, il arrive une deuxième vague. Puis une autre. Et encore une autre. Des vagues toujours plus sataniques. Non, ce n’est jamais gratuit. Le temps à l’arrêt. La mort à l’horizon.
De l’autre côté de la rue, le solitaire au torse nu continuait sa danse guerrière. Infatigable. Toujours avec son regard de justicier. Bouche crispée par une volonté de destruction des plus glaciales.
Je me disais que c’était ma deuxième bagarre en l’espace de quelques mois et il me semblait voir une douloureuse correspondance avec ma débâcle personnelle. Avec Lily. Cette rixe étant en quelque sorte le reflet de son monde à elle. Un monde pour lequel je m’étais montré trop délicat mais dont l’attirance était toujours aussi cinglante.

Donc, les genoux qui patinent, je me présente à la réception d’un hôtel à trois étoiles. Une espagnole d’un certain âge me tend une clef et répond dans un français rocailleux à mes studieuses tentatives de remettre mon castillan à l’épreuve. Elle me demande, en plus, de régler d’avance. Que je suis mal! Et ce n’est pas fini.
Ce que je veux est pourtant simple. Ne plus, tout en étant à Toulouse, me suicider, mais pleurer un bon coup. Rafraîchir mes nerfs, en proie, jusque-là, à une fièvre des plus roussies. Dépaysement et isolement me semblent de parfaits déclencheurs de larmes.
Sur une place, je dîne sous des arcades rappelant de loin Venise. Peut-être à cause de la pizza. Sur une autre place, je bois quelques verres de cognac au pied de jets d’eau qui arrosent mon front moite. Ensuite, je ne retrouve pas mon hôtel, situé pourtant tout près de la gare. Je me mets donc à

errer le long de boulevards fort ténébreux. Prends un autobus fantôme, où je suis le seul passager. Dois descendre et
reprendre celui qui va dans l’autre sens, vers la gare. Ma chambre d’hôtel me reçoit comme une matrice en voie de fausse couche. Y règne un étrange silence qui me fait douter de toute vie humaine alentour. Je m’endors. Et je me réveille grièvement blessé, à cause du cognac – et le sommeil; parce que dormir non plus n’arrange pas les choses. Puis, je vais jusqu’à me demander si je suis vraiment réveillé. Sait-on jamais. Une aube livide filtre à travers l’unique fenêtre, placée juste au-dessous du plafond, et je n’entends toujours rien. Pas le moindre petit oiseau.
Alors, ce ‘rafraîchissement’ de nerfs? Impossible. Lily. Lily. Lily. De toute sa masse, elle pèse sur chaque maille de mon système. Comme, à des milliers de kilomètres, elle peut encore être lourde…

Non, rien dans cette cellule à trois étoiles ne peut faire obstacle à ce qui se passe entre mes oreilles.
je me tiens, tout nu, devant la glace, doigt dans l’anus, bouche grande ouverte. Se reproduit tout ce qui depuis plusieurs mois déjà ne cesse de me hanter…
Par un phénomène de transmigration (qui n’est pas fait pour me rendre service, croyez-moi!) je me retrouve au même endroit. Et au même moment. 1967. Un couloir sombre, granit ou marbre par terre et carrelage aux murs. Quelque part à la Haye, dans un de ces hôtels particuliers ‘Art Nouveau’. Fin de siècle métamorphosée en belle époque. L’inverse, en quelque sorte, de la petite vie de Lily, dix ans, par cet après-midi torride (comme me l’inspire la chaleur de l’été 1990).
J’entends claquer ses sandales dans la cage de l’escalier. Le couloir encore plus sombre. Et, malgré mon imagination surchauffée, assez frais. Tunnel de fraîcheur aux enfers.
Interminable.

Une porte s’ouvre, un rectangle de jour se découpe, et une grosse patte velue s’abat sur sa silhouette, déjà de petite femme.
‘Mais enfin, tonton…’
Rires de deux hommes. Et des bruits de succion, de déglutition. Puis des voix de plus en plus fortes, de plus en plus enrouées.
‘Brave petite fille, brave petite, brave petite Lily… si douce, si gentille pour ses tontons… si gentille… Aaaaah!
Ah!’
Ma chambre tangue. Une traînée laiteuse descend lentement la glace. Quelle était donc cette maison? Où étaient ses parents? Pourquoi n’avait-elle jamais parlé? Seulement balancé des sous-entendus, beaucoup plus tard, lors d’un réveillon en famille?
Sous-entendus vexant beaucoup sa mère, qui avait toujours adoré ses deux frères. Puis, Maman n’avait pas voulu la croire lorsqu’elle avait tenté de justifier son comportement à table. Ah non… C’était impossible. Ses saloperies de drogues, hein, l’avaient-elles donc rendue folle? Ses frères. Qui étaient toujours toujours toujours d’une amabilité!…
Oui, la bonté même, tonton Vodka et tonton Piqûre (les sobriquets, c’est moi), ferrailleurs et célibataires. Surtout ferrailleurs, riches à crever/en mourir.
1968. De nouveau La Haye. Même couloir sombre. Même fraîcheur contrastant avec fournaise dehors. Je la revois dans une petite robe blanche qui n’est pas celle d’une communiante.
Le regard durci. Les affaires c’est les affaires. Ce qui ne perturbe d’ailleurs point les deux ferrailleurs. Toujours aussi voraces.
Rien n’a au fond changé, sauf qu’on la traite maintenant de ?petite salope?. Ou bien de ?petite gourmandise?.
Maintenant, ma chambre d’hôtel toulousaine chavire, pendant que, sur la glace, se projettent de nouvelles semailles. Et moi, que faisais-je donc, à cette époque

lointaine et chaotique? J’avais quinze ans et j’étais boyscout. Je passais l’été au bord de la mer avec mes parents. Je finissais mes vacances chez ma grand-mère à Rotterdam. Je fumais mes premières cigarettes, buvais mon premier demi. Je
dessinais un peu, me faisais pousser les cheveux.
Et l’enfant sage que j’étais se prenait alors pour un flibustier de premier ordre.
Au même moment, dans un hôtel particulier de la Haye, fillette fixait des entrevues, des prix. Négociait des ?pipes? – et jouissait, jouissait de son pouvoir. La nuit, elle comptait ses sous et oubliais tout le reste. Elle devait d’ailleurs beaucoup à ses parents. Aveugles ou bien complètement autistiques.
A l’école, elle avait commencé un premier trafic de haschisch qui marchait très fort.
Tout cela m’humilie. De manière rétrospective. Alors, je tâche de comprendre, pour être moins niais, pour être un peu à sa hauteur. Mais qu’y a-t-il à comprendre? Sans doute, Orphée comprenait fort bien Eurydice; reste à savoir si ça l’a arrangé ne serait-ce qu’une seconde.
Ce que j’oublie, ici à Toulouse, c’est que je ne suis pas innocent non plus. Car c’est bien moi qui ai enclenché toute cette transmigration qui dure maintenant depuis au moins quatre mois. L’ayant simplement écoutée d’abord. Ne ratant pas une occasion de lui extirper le moindre petit détail ensuite. Ainsi, je me suis petit à petit transformé en Lily, en jumeaux ferrailleurs, en ministre de la Défense. Et, de temps à autre, je suis son premier client anonyme, sur un parking, un soir de ses seize ans. Comme voilà. Je m’écoute:
‘Combien une branlette?’
‘Cent trente-cinq florins…’
‘Ça va pas la tête?’
Mais elle avait expliqué au type qu’elle le faisait
uniquement par vice. Ce qui l’avait tout de suite fait monter à côté d’elle et alors là –

‘Non mais, dis donc hein, tu perds pas de temps toi. Mais
t’es dégueulasse, fais gaffe hein, t’en fous partout!’
Cela aussi, c’est moi qui le dis, empoignant un sexe qui se trouve être le mien. J’ai les poignets qui cuisent. Les reins qui pleurent. Les yeux qui, de nouveau, se brisent dans la
glace de mon armoire.
Je me sens coupable. J’aurais quand même pu la tirer de là. L’aimer vraiment. Lui chanter tous les soirs une berceuse…
Quel échec, Toulouse. Impossible de passer le cap du matin ici! Il fait on ne peut plus lourd et l’absence de Lily m’engloutit telle une lame de fond. Je tombe sur le lit, à côté du téléphone, et décroche le combiné, bien moite déjà. Il ne reste qu’une solution. Les cartes. Marouschka.

Marouschka, je la connais depuis toujours. Et ‘toujours’ veut dire: ma bohème parisienne, dans les années soixante-dix. A savoir l’époque où je confondais encore bohème et ruisseau. C’était tout juste, en effet, si je ne couchais sous les ponts. Comme c’est touchant! Il aura fallu attendre aujourd’hui pour que je découvre que le goût de la boue est plutôt amer. Ecoeurant.
Le jour de notre rencontre, elle dansait sur le marché de Montreuil, accompagnée à la guitare par un gitan (qui, comme il apparut par la suite, était de ses parents). Je me rappelle un peu la chanson, ainsi que la voix rauque du musicien:
Métou, métou, métou…
Ce n’était pas danser ce qu’elle faisait. Elle papillonnait. Sur des chevilles gracieuses. Ailées, aurait-on cru. J’ai jeté cinq francs dans le béret qui traînait par terre. Elle m’a souri. Ensuite, la Croix de Chavaux. Terrasse au soleil. Deux express, un tango panaché.
Le lendemain, nous sommes partis ‘faire’ le festival d’Avignon. C’est à dire, Marouschka: danser sur la place de l’Horloge, accompagnée toujours du cousin rauque. Et moi: blanchir à la chaux un entrepôt délabré dans lequel devait

se dérouler le festival ?Off?. Il n’y a pas d’erreur; l’époque reculée pendant laquelle nous sommes devenus frère et soeur, n’était autre que juillet 1975. A l’heure qu’il est, je l’ai dit déjà, Marouschka, c’est ma soeur de lait et moi, elle m’appelle son ?frère de Gouda?. Cette année 1990, voilà déjà depuis février que cette très grande amie n’a pas cessé de me prévenir. Je n’ai pas su l’écouter à temps – il faut bien le reconnaître.

‘Allô, oui?’
Je viens donc de composer le numéro de Saint-Cloud, où Marouschka exerce et enseigne: Tarot et danse tzigane. Je l’entends, à huit cents kilomètres, qui soupire au son de ma voix.
‘Les cartes ne sont pas bonnes,’ me dit-elle. ‘Elle t’aime, je vois toujours beaucoup d’amour, mais attends – elle se sent piégée. Oui, c’est ça, je vois quelqu’un qui se sent piégé. Et c’est pour ça qu’elle a disparu…’
Un sanglot monte dans ma gorge. Crève sur ma langue.
‘Mais elle aurait quand même pu me laisser ses coordonnées!…’
Amorce habituelle d’un dialogue qui se répète maintenant depuis quelques mois, sauf que, de fil en aiguille, Marouschka a perdu de son ménagement.
‘Elle aurait pu oui, mais elle ne l’a pas fait. On l’a peut-être empêchée, remarque.’
‘Qui?’
‘Mais je ne sais pas moi, je te l’ai déjà dit mille fois. Je vois un homme, voilà tout, un homme beaucoup plus âgé qu’elle.’
‘Es-tu bien sûre que ce ne sont pas deux hommes?’
‘Non, non. Un seul. Tu sais, elle est peut-être mariée! De toute façon, je vois tout le temps quelque chose de pas net du tout. Et une pression, oui, une très forte pression sexuelle. Presque du chantage.’

‘Petite soeur?’
‘Oui, Paul?’
‘Tu crois que je suis en train de devenir fou?’
‘Pas encore -‘
Elle hésite.
‘- mais tu m’inquiètes quand même beaucoup. Et puis, la coke ne t’a pas arrangé, gros malin. Dis-moi, tu veux que je te rejoigne là-bas?’
Je réfléchis un instant. Puis je lui dis:
‘Non merci, ça va aller. Je crois que je vais rentrer en Hollande.’
‘Bon. C’est comme tu veux. Mais fais quand même très attention à toi, petit frère, je te sens au bord de la connerie.’
Comme quoi à son insu elle doit déjà savoir ce qui s’est passé à Barcelone.
‘Merci. Je t’embrasse.’
‘Moi aussi. Très fort.’

Ainsi, je me torturais tout au long de cet été, si proche encore, mais si inconcevablement révolu déjà (je sais que je ne recommencerai pas; aucune maladie infantile ne s’attrape deux fois!). Loin de chez moi, de préférence, pour ne pas me lancer à la poursuite de quelqu’un d’introuvable. Et, bien entendu, parce que sur chaque horizon flotte toujours un rien de mystère et de promesse. Aux approches maintenant d’une nouvelle année, je revois le pauvre petit frère de Gouda de Marouschka à Toulouse. Errant dans des ténèbres toujours plus hostiles et étouffantes. Prenant un autobus. Reprenant un autre. Itinéraire tout à l’image de ses ‘vacances’: partir dans les Pyrénées, se suicider à Barcelone, ne pas valider son billet d’avion pour Amsterdam, prendre le train donc de Toulouse, repartir aux Pays-Bas, toujours pas en avion mais par des chemins de fer interminables, pour, enfin, récupérer sa bonne vieille CX à l’aéroport d’Amsterdam et regagner,

enfin, sa maison, où il reprendra, enfin, des couleurs.
Tout comme l’arrière-saison, molle et tiède et riant jaune.

Calme, janvier l’est aussi. Toujours aucune nouvelle de Lily. Même pas par le biais sournois d’un virus. C’est de cette manière, du moins, que je comprends le formulaire sur mon bureau. On a coché les cases suivantes:
TPHA
anti-HIV Screening
Toutes deux avec la mention ‘négatif’. Ce qui est – cela, personne ne l’ignore – positif. Voilà donc une belle obsession de moins. A croire que je suis immortel. Puisque, depuis Barcelone, je n’arrête pas de ne pas mourir!
Entre-temps, une pseudo-guerre mondiale (celle dite ?du Golfe?) a éclaté, ce qui ne change rien au calme de ce premier mois. Le feuilleton qui nous parvient tous les jours par satellite fait plutôt penser au Tour de France. Ou bien à un grand spectacle de Spielberg. Je suis fasciné par les missiles ?Tomahawk? qui se dirigent toutes seules vers Bagdad. Ordinateurs volants, elles connaissent déjà le chemin, dessinent des cartes, notent des obstacles, des dangers, changent au besoin d’itinéraire (un ami journaliste me dira plus tard comment il avait vu littéralement tourner à gauche un tel engin dans le centre de Bagdad). Ou changent de cible et font toujours un excellent travail de dévastation.
Tout comme Lily, qui, elle, possédait aussi ce sens de l’orientation. Au début, je n’ai même pas eu besoin de lui expliquer comment retrouver ma maison. Pourtant, à ce moment-là, elle n’y était venue qu’une fois. Ivre morte en plus. Mais non. Le dédale de ma banlieue n’avait déjà plus de secrets pour elle. Pas plus que les quartiers les plus perdus et les plus labyrinthiques d’Amsterdam. Il suffisait de lui téléphoner le nom de l’établissement où j’entendais la rencontrer, pour qu’une heure après sa voiture apparaisse devant la porte. C’était prodigieux. Presque surhumain. Lily. Petite once in a lifetime. Et véritable missile Tomahawk.

Ma nouvelle maison est située au bord d’un petit canal dans le centre historique de ma ville. Elle date du dix-septième siècle, mais, par suite de travaux de réfection, l’intérieur
a perdu beaucoup, hélas, de son caractère seigneurial. A l’extérieur, c’est encore bien le dix-septième siècle dans toute sa placide supériorité. Hautes fenêtres. Porte de devant
en bois sculpté. Cinq marches en marbre, un peu usées par des pas disparus depuis longtemps. Le soir, mes lucarnes tremblent
au fond de l’eau. C’est moi qui vis là. Bien enseveli dans ma propre hauteur. Introuvable à mon tour, grâce à la liste rouge. Si jamais on compose mon ancien numéro, on me croira loin. En tout cas, je serai hors de portée d’une missile nommée Lily. Et je me complais à penser que non seulement j’ai changé d’endroit mais aussi d’époque. Habitant à la fois le dix-septième siècle et les premiers jours de 1991.
Serein mélange où je demeurerai d’autant plus invisible.

J’ai déménagé comme prévu.
Une nuit, entre Noël et le jour de l’an, trois hommes sont venus chercher mon mobilier et ont emporté le tout à bord d’un camion. Et, en moins de rien, ma maison était redevenue la boîte de béton sonnant creux qu’elle avait été dix ans auparavant, à mon retour de Paris. Déjà à onze heures, j’offris, au centre ville, un café improvisé aux trois hommes qui, bientôt, m’abandonnèrent au chaos. Cartons, batterie de cuisine, bibelots, vêtements et que sais-je encore
d’inutile et d’inséparable pourtant de moi.
Pincement au coeur. Une fraction de seconde. Comment vivre désormais, sans elle? Mais j’ai respiré un grand coup. Puis je me suis livré aux appels téléphoniques de circonstance: serrurier, décorateur, municipalité. Et je me mettais à déballer. Ranger. Cinq cartons par jour. Il ne fallait surtout pas laisser mollir.

Le calme du mois n’est cependant pas absolu. Une fois mes affaires déballées, j’ai eu une belle obsession: les cloches de l’église qui chantaient tous les quarts d’heure. J’avais beau me boucher les oreilles, m’efforcer de ne rien entendre – leur mélodie bourdonnait infatigablement sous mon crâne.
Si bien que je m’apercevais pas qu’à partir de neuf heures du soir, c’était fini; qu’ils ne sonnaient plus que les heures, avec encore un coup intermittent toutes les demi-heures jusqu’à minuit. Et je me demandais si ç’avait vraiment été une si bonne idée de venir me tapir ici, à l’intérieur des vieux remparts de ma ville.
Mais tout finit toujours par se calmer. Vers le milieu du mois, je fus invité à donner une série de conférences en province et, grelottant sur des quais de gare obscurs, je m’ennuyais soudain de mes cloches. Oui, soudain, je ne demandais pas mieux que de rentrer chez moi. Pour écouter leur chant massif et antique qui structurerait désormais mes jours. Du premier étage, je vois le clocher et j’écoute l’airain
qui ne me perturbe plus, parce que je l’écoute. Nous sommes devenus amis.

Au fond, les cloches n’avait fait que recouvrir une autre musique, bien plus vénéneuse et bien plus cacaphonique celle-là. Certaines paroles de Marouschka par exemple (‘beaucoup de cul dans sa vie, oui, beaucoup de cul… mais vois-tu, du cul malsain, vois-tu, vois-tu, beaucoup de -‘). Ou bien les aventures contées par Lily elle-même: ses nuits de Bangkok, ses ébats à bord d’un avion de tourisme, en plus de tous les marchés qu’elle avait conclus les yeux clos – tout ce qui m’avait déjà rendu fou de jalousie.
Mais ce n’était plus la jalousie qui m’empêchait à présent de dormir. Non, c’était une angoisse presque insupportable. La peur de tomber malade. Et d’expirer à petit feu.

Calme, janvier ne l’est donc que relativement. Très relativement. La folie bat en retraite, j’ai déménagé, je ne suis pas malade. C’est vrai, c’est vrai. Mais le formulaire du laboratoire bactériologique vient de déclencher une fiévreuse et suspecte euphorie chez moi. Hip, hip hourrah! Je n’ai pas le sida! Comme quoi, Lily, c’est fini. Officiellement et définitivement fini.
Cela se fête mais comment? Je décide de faire un repas
copieux. Des oeufs au plat, du lard frit, beaucoup de pain, et
encore des oeufs, des lardons, des oeufs, du pain – et un bon bol de café bien fort pour terminer le tout. Je me dis que ce café me permettra de boire beaucoup de cognac tout à l’heure.
Je ne suis pas malade. En plus, c’est vendredi, le weekend, les cafés seront pleins de vie! Tout cela se fête, non? S’arrose.
Et se vomit.
Je tâche encore de réprimer des haut-le-coeur. D’introduire ma tête dans la poubelle. Mais déjà mon repas clapote sur le parquet et un spasme me fait totonner du côté du frigidaire. Rubans jaunes et rouges sur la porte. Plié en deux, le souffle coupé, je redeviens maître de moi.
Bon. Ça y est. J’ai vomi. C’est tout. Cela s’explique par l’émoi. J’avais mangé trop vite. Mais bon. C’est fini. Un peu de nettoyage maintenant. D’une main tremblante, je m’essuie la bouche.
Je ne comprends pas.
De mon estomac, il monte toute une série d’aigreurs. Me tenant à la table, à l’évier, voire au frigo, j’essaie, de nouveau, d’atteindre la poubelle. Et, dans un éclair rose, je revois, bizarrement, la bagarre qui m’avait tant impressionné à Toulouse.
Je n’arrête plus. J’ai l’impression de vomir la vie tout entière.
Un nouveau spasme me terrasse. Je rampe dans la kitchenette de ma nouvelle maison. Le venin de tout à l’heure

a fait place à une espèce de fondue de fromage noire. Une grande flaque sur le parquet. Je comprends mieux l’expression ?cracher sa bile? maintenant. Convulsions. Je m’entends mugir.
Quatre heures et demie sonnent. Ont déjà sonné. Le soir tombe. La maison s’emplit de crépuscule. Je n’ai toujours pas fini. Et je ne sais plus si c’est vomir ou bien sangloter ce que je fais. Les deux en même temps. Ou ni l’un ni l’autre. Je ne suis plus qu’une crampe.
Grâce à l’évier, j’arrive pourtant à me hisser debout,
emportant sur mes yeux la flaque sombre que je croyais voir par terre. Clair-obscur où flottent des visages. Je les reconnais. Certains me sourient. D’autres non.

Ma grand-mère mourut le seize mai 1988, dans la nuit même de mes trente-cinq ans. Emportée par son sommeil. La mort, si elle le veut, est belle comme la vie.
Jusque-là, mon anniversaire avait toujours eu quelque chose de spécial. Il marquait le début de mon été et le soir ma grand-mère me téléphonait. Sur la péniche en bas d’Issy-les-Moulineaux, dans l’appartement de Marouschka à Saint-Cloud,
dans la vieille matelasserie de la rue Robespierre à Bagnolet
– elle avait toujours réussi à me joindre.
Comme une grande.
Il faut dire que nous trichions un peu. Son anniversaire à elle, c’était le neuf mai; alors, au besoin, je l’appelais et laissais mes coordonnées. Puis le seize, immanquablement, c’était elle qui m’appelait. De chez elle, à Rotterdam, dont elle avait l’accent portuaire et cordial.
‘Bonjour, c’est toi? C’est Oma!
Elle parlait toujours d’elle-même à la troisième personne.
‘Bon anniversaire, mon grand, et beaucoup de cadeaux! Ça va à Paris?’
‘Très bien, je te remercie.’
‘Es-tu bien sûr de ça? Tu sais, si tu as besoin d’argent – ‘
‘Je sais, merci Oma.’
‘Mais c’est normal. Oma ne te laissera pas tomber.’
Mais le seize mai 1988, le téléphone avait déjà sonné à dix heures du matin. Mon beau-frère. Je lui demandai depuis quand mon anniversaire le préoccupait.
‘Oma est morte,’ me dit-il d’un ton sec. ‘Nous t’attendons ce soir à la morgue de l’immeuble.’
Ma première réaction ne fut pas la tristesse mais un mouvement de colère contre lui. Ou plutôt, du sarcasme.
‘Eh bien, je te remercie pour ta délicatesse, mon vieux, vraiment, c’est quelque chose!…’
‘Pourquoi tu dis ça?’
‘Oh, pour rien… Dis, comment l’as-tu su, toi?’
‘L’immeuble nous a appelés tout à l’heure. Elle n’avait pas rentré sa ficelle. Alors, ils ont été voir – ‘
C’est que dans ?l’immeuble? chacun était censé sortir sa

ficelle de la boîte à lettres et la rentrer, bien entendu, le lendemain matin. Or, si passé neuf heures, elle pendait toujours, cela voulait dire que dans la nuit un appartement s’était transformé en crypte.
Oma, ils l’avaient donc trouvée bien endormie, les responsables de ?l’immeuble?, chargés de regarder tous les matins si l’un ou l’autre habitant n’avait pas rentré la ficelle de son avant-dernière demeure…
‘Alors, nous t’attendons à sept heures et quart,’ me dit encore mon beau-frère. ‘Ne sois pas en retard, je te prie.’
Une envie me prenait de le traiter de tous les noms. Très fort. De m’époumonner. Mais je me tus et lui raccrochai au nez.

?L’immeuble?, ce n’est pas un hospice mais un immeuble pour personnes âgées.
De son appartement, Oma avait une vue magnifique: la ville, le port – avec toute sa fourmillère de points lumineux le soir; la vie qui continuait.
Et qui continuerait un jour sans elle. Oui, je crois qu’elle était bien prête. Les derniers temps, elle avait eu une certaine façon de me montrer la mer du Nord, visible par temps clair. Puis de regarder au loin sans rien dire. On ne pouvait pas s’y tromper. Elle était déjà ailleurs.
Au rez-de-chaussée, il y a l’accueil, un supermarché, une pharmacie et un service médical. La morgue, c’est le sous-sol, où se trouve la chaudière du chauffage central et une table de pingpong vermoulue.
Ce soir-là, il y avait aussi trois cercueils. Et cela me faisait tout drôle d’être là, précisément au moment où elle devait me téléphoner. Deux minuscules fenêtres étaient ouvertes. Dehors bruissait un océan de feuilles et d’espace,
plein de promesses naguère et si désolé maintenant. Ce n’était plus mon été, mais le début de quelque chose dont je subis encore les suites aujourd’hui.

Etaient présents: Perle, ma femme d’alors (oui, j’étais marié comme tout le monde), qui me tenait par la main et sur qui je reviendrai. Puis ma soeur, mon beau-frère et mes parents.
Ma mère avec – je l’aurais juré – un rien de triomphe.
Mon beau-frère, qui avait pris ma place depuis longtemps, arborait un visage plein d’assurance. En effet, le chef de famille maintenant, c’était ma mère et elle considérait le mari de ma soeur comme le fils qu’elle aurait souhaité avoir. Belle promotion donc pour ce parfait gendre, à qui elle s’était sans doute confiée un jour, parce que lui, fort applaudi par ma mère, n’arrêtait pas de s’amuser à mes dépens devant tout le monde.
Et ma soeur?
Ma soeur me reprochait de perturber l’harmonie familiale par ma susceptibilité, envers son mari, envers Maman. Elle me reprochait aussi ma connivence avec Oma. Notre petit complot contre Maman que nous appelions ?cône de glace?; contre la faiblesse de Papa (qui n’était ferme que dans sa qualité de garde du corps de Maman). S’en prendre à cette hégémonie, c’était mettre en péril toute la famille et d’abord et surtout la position de son mari. Enfants, nous nous étions toujours bien entendus. Maintenant, j’étais la bête noire. Je le suis toujours mais je ne vois plus personne.
Ce soir-là, elle pleurait. Je voulus, un instant, me rapprocher d’elle, mais déjà, avec un regard hostile sur moi, mon beau-frère lui enserrait les deux mains et je me ravisai, comme c’était devenu mon habitude.
Mon père pleurait dans son mouchoir, tandis que ma mère lui donnait de petites tapes dans le dos. Je me dis que moi aussi je pleurerais Maman à sa mort. Par regret. Et – il faut bien l’admettre – un peu par convention, comme Papa, comme tout le
monde le faisait, à la fin de cette journée dans la cave de ?l’immeuble?.
Ce qui était bizarre, c’est que c’était moi qui devais

consoler Perle.
Une demi-heure plus tard aussi, dans la voiture, elle cherchait toujours mon réconfort, mais je me fâchai, ce
qu’elle ne comprenait pas et je me fâchai encore plus en me disant que c’est un chagrin bien superficiel que de se laisser contaminer par les larmes des autres.
Une fois Perle couchée, j’ai bien su mesurer ma perte.
Je parlais tout seul.
‘Joyeux anniversaire, mon grand.’
Et j’ai levé un verre de cognac au bien-être d’Oma et un autre et encore un autre… Perle dormait déjà, quand je me suis allongé à côté d’elle. Dormait d’un sommeil agité dont j’étais loin d’être jaloux. D’ailleurs, à quoi bon chercher à dormir? Je revoyais le visage d’Oma, couleur de cire, avec une mâchoire volontaire qui ne l’enlaidissait pas et que je retrouverais deux ans plus tard chez Lily. Il faisait chaud, j’avais eu trente-cinq ans et j’avais peur dans le noir.

Une semaine plus tard.
‘Mais qu’est-ce que tu fous?’
C’est Perle qui pose cette question. Très inquiète, mais son inquiétude est aussi rituelle que son chagrin le jour de mon anniversaire. Et par je ne sais pas quelle procuration elle n’a toujours pas fini de pleurer.
‘Je bois du cognac. C’est si difficile à voir?’
‘C’est à cause de ta grand-mère?’
‘Eh oui, c’est à cause de ma grand-mère. Et puis… il y a d’autres trucs.’
Je la vois qui s’énerve et je me dis qu’elle doit être assez d’accord avec ma soeur pour penser que je ne suis pas quelqu’un de très commode.
‘Et tu crois lui rendre hommage en te comportant comme un gamin?’
‘Comme un bon petit-fils si ça ne te fait rien.’
‘Merde!’
Sur quoi elle s’en va en claquant jusqu’aux portes de la CX. Elle veut toujours que je la console, mais je ne joue pas à ce

jeu parce que ce serait le monde à l’envers.
Je suis seul maintenant et me sers de grosses gouttes qui sortent de mes yeux aussitôt après. C’est bête, j’attends
toujours son coup de téléphone et à mesure de verser encore et encore des larmes de cognac et autres, je l’entends qui me répète sans cesse:
‘C’est toi, mon grand? C’est moi, Oma, qui te souhaite bon anniversaire et beaucoup de cadeaux. Alors mon gars, quinze ans déjà – vingt ans, vingt-cinq ans déjà – ‘
Etc.
Alors, que Perle aille se faire voir!

Et pourtant Perle, je ne la détestais pas encore comme je la déteste maintenant. Du moins, j’étais attaché à elle et il ne faut pas sous-estimer le rôle qu’elle tenait dans ma vie. Je l’avais rencontrée un an après mon retour de Paris et, grâce à notre mariage, mes parents avaient fini par considérer mes contrats fragiles comme un vrai travail. Bien sûr, elle me tapait sur les nerfs, en usurpant, à la mort d’Oma, des larmes, auxquelles à mes yeux elle n’avait pas droit, mais j’ignorais que, sous des dehors affectueux, un petit dragon était en train de ruminer sa braise.
Ou, si l’on préfère, se dissimulait un petit crocodile. Ce qui pourrait expliquer son incessante coulée de larmes.
Toujours est-il que quand entre nous les choses se gâtèrent pour de bon, un grand jeu de Tarot fit dire à Marouschka:
‘Attention, petit frère, ce n’est pas innocent…’
Elle revient donc vers minuit et me trouve le visage délavé d’alcool et de chagrin. Je ne le fais pas exprès, mais au lieu de lui parler, je lâche un borborygme bien sonore, qui la fait, bien sûr, encore pleurer. Et secouer la tête. Comme une sainte sous le coup de la doléance. Un peu aussi, dirait-on comme ma soeur. Toute ma famille, en somme

Un mois plus tard.
L’étude du notaire est située dans un de ces quartiers

majestueux de Rotterdam qui n’ont pas été ravagés par les bombardements de 1940. C’est le deux-neuvième siècle cossu. Villas avec tourelles et vitraux, petits manoirs dans la ville…
Evidemment, c’est mon beau-frère l’exécuteur testamentaire.
Il savoure un fin sourire. Ma mère aussi. Le notaire est un notaire de sa connaissance qu’elle avait un jour conseillé à ma grand-mère (qui n’y entendait rien).
Nous formons le même groupe qu’il y a plusieurs semaines dans la morgue souterraine de ?l’immeuble?. Moins Perle. Elle a dit simplement qu’il s’agissait de ma famille et de ma grand-mère (sans pour autant cesser de pleurer par je ne sais pas quelle procuration) et elle est partie pour quelques jours chez sa meilleure amie. Pour le reste, tout le monde a les mêmes gestes que le seize mai. Ma mère caresse la main de mon père. Mon beau-frère celle de ma soeur. Nous sommes assis à côté d’une table sur laquelle sont étalés quelques bijoux et beaucoup de bibelots. On y jette des regards furtifs, ainsi que sur ma personne. Le notaire, chétif juriste de province profonde, trône derrière un bureau en chêne massif et nous fait face à contrejour.
‘Vous comprenez,’ dit-il,’que pour ce qui est de l’argent…’
‘Certains ont déjà pris une avance…’ murmure ma mère.
Approbation générale. La collectivité du sale oeil. Décidément, rien n’a changé depuis la morgue, sauf que le butin a remplacé le corps et que Perle n’est pas là. Derrière son bureau la caricature de notaire qui reprend:
‘Vous comprendrez donc…’
C’est à moi qu’il parle avec l’onctuosité de circonstance.
‘… que le fruit que vous ont déjà rapporté, n’est-ce pas, les fonds de la défunte…’
Je l’écoute à peine. D’abord je vois où il veut en venir:
ayant cassé la tirelire d’Oma, je serai exclu tout à l’heure de la rapacité familiale. Et puis mon regard est attiré par

l’objet que j’appellerai plus tard ?le bracelet baladeur?.
‘Le premier cadeau que m’a offert ton grand-père,’ m’avait-confié un jour Oma.
‘Tu sais, c’est fou ce que tu lui ressembles!…’
Au fond, ce n’est pas un bracelet mais deux ficelles d’or entrelacées. J’adore ce bijou! Quand j’étais gamin, Oma me le prêtait souvent. J’en faisais une porte de cirque, un arc de triomphe romain ou bien je l’admirais dans sa qualité de roue, qui roulait bien trente secondes avant de s’enterrer dans la laine du tapis.
‘Attention,’ disait Oma. ‘Il n’est pas à toi, ce bracelet.’
‘Je sais bien, il est à toi!’
‘Non, non, mon grand, il n’est pas non plus à Oma…’
Je ne comprenais pas.
‘Mais s’il n’est pas à toi, à qui est-il?’
‘Eh bien voyons, à ta future femme, bien sûr…’
Et elle me souriait, adoptant mes petites épaules dans la chair de son bras.
‘Mais attention,’ ajoutait-elle. ‘Ta femme, mon grand, il faut que ce soit quelqu’un, vois-tu, quelqu’un qui en vaille la peine!’
Je ne comprends pas. Je suis sûr d’avoir vu le bracelet à la morgue, il y a un mois, entre les doigts bleuis et crispés de mon Oma, tout comme un chapelet. Et à présent je le regarde qui rayonne sur la table testamentaire. Ou est-ce lui qui me regarde? Dans un autre monde, le notaire poursuit:
‘Par conséquent, vous serez exclu de la répartition des biens de votre grand-mère telle qu’elle sera effectuée tout à l’heure par monsieur votre beau-frère.’
Pire qu’une caricature, en fait, cette mosaïque de bonhomme que je vois dans le contrejour, morcelé comme il est par les vitraux derrière lui. Je me lève, prends le bracelet et la fourre dans ma poche revolver. Sur mon coeur. Très convaincu de mon droit.

C’est le notaire se ressaisit le premier:
‘Il vous a donc échappé…’

Mais déjà ma mère pense tout haut:
‘Ah, parce que, en plus, il est voleur!’
‘Voleur’ n’est pas nouveau dans sa bouche mais le ‘en plus’
et l’emploi de la troisième personne me causent une sensation
bien singulière. C’est comme si, brusquement, j’étais anesthésié des pieds jusqu’à la tête. Ai-je jamais habité dans le giron de cette femme? Bu son lait?
L’émoi qui éclate maintenant, c’est elle qui en est l’auteur. Tout le monde s’est levé. Mon père se laisse tomber dans les bras de ma soeur et hurle:
‘Mais retenez-moi, retenez-moi ou je le tue!’
‘Du calme, voyons, Papa, du calme; il n’est pas digne que tu te mettes dans – ‘
‘On appelle la police, non?’ propose le beau-frère.
L’étude du notaire vibre sous une quinte de toux de Papa qui hurle de plus en plus fort, tandis que ma mère et ma soeur le couvrent de caresses.
‘On appelle la police, non?’ insiste le beau-frère.
‘Bonne idée,’ dit ma soeur. ‘Ça commence à bien faire.’
‘Le téléphone est sur mon bureau,’ susurre le notaire. ‘Faites quand même un zéro avant…’
Tout cela en l’espace de quelques secondes. Cacophonie déjà lointaine. Car, léger, je marche le long d’allées austères et indifférentes. Tout est gris et tiède. Atmosphère étrange et désolée de rêve qui m’aura accompagné jusqu’à Barcelone. Etat de choses que je n’avais pas reconnu tout de suite ce matin-là en sortant du cabinet de Me X. mais aujourd’hui je vois très bien ce que c’était. Désolation. Anesthésie. Une paroi transparente mais si épaisse entre le monde et moi.

Cinq ans auparavant, je reviens de Paris, des poux sur la tête.
J’avais trente ans. Je n’avais pas de raison sociale.
J’avais étudié à la Grande Ourse.
C’est à dire: blanchi des plafonds à la chaux dans le

seizième, fait les vendanges, travaillé comme moniteur de vacances avec des cas sociaux, glandé, retravaillé, fait la manche, porte de Champerret, écoulé des stocks de jean à Montreuil, des vieux livres à la Porte de Vanves, des blousons de cuir et de daim à Clignancourt. J’avais habité dans un squat, rue de Lyon, un loft, rue Robespierre à Bagnolet et, à présent, j’étais revenu sonner à la porte de chez mes parents en Hollande parce que la vieille matelasserie où je vivais vers la fin avait été vendue. En plus, j’en avais assez. Je n’avais pas envie de partir en Bourgogne avec la bande de Bagnolet et dorénavant j’estimais que ce n’était plus de mon âge d’aller encore taper Marouschka à Saint-Cloud.
C’est aussi à cause des femmes. Révolues, désormais, les années soixante-dix qui s’étaient écoulées sous le signe d’une débauche bien rentrée dans les moeurs. Finie la période de la rue du Dragon où j’avais emprunté l’atelier d’une connaissance partie exposer aux Etats-Unis. Conquêtes toujours fugaces. Je m’approvisionnais du côté des magasins de mode. S’il pleuvait, au Monoprix de la place Sèvres-Babylone. Avec ma nonchalance étudiée (crinière blonde, foulard, blouson délavé), ce n’était pas sorcier.
Ainsi, l’après-midi, on pouvait frapper à la porte de l’atelier. Puis, l’une ou l’autre voix ricanait:
‘Ah, ah, je crois qu’il est en train de faire autre chose…’
Ou bien je guettais les cinémas du boulevard Saint-Germain où, les jours de sortie de nouveaux films, traînaient toujours de jeunes actrices dans l’espoir d’être reconnues. Moi, j’étais un ?reconnaisseur? et la rue du Dragon était tout près. Ce n’était même pas la peine de passer d’abord par la petite brasserie du carrefour de la Croix Rouge. Non, ces jeunes personnes préféraient pousser mon physionomisme plus loin dans l’intimité de l’atelier d’un artiste de grande valeur parti aux U.S.
Malheureusement, mon blouson, mon foulard, ma crinière étaient tombées en désuétude au début des années quatre-vingts. Puis un virus cosmopolite et mortel nommé HIV grandissait à l’horizon. Les filles de mon âge voulaient une relation stable. Les jeunes ne voulaient pas de moi. On me faisait sentir que j’étais ?ringard?. Bref, il était temps de partir.
Il faisait doux à la terrasse que j’avais choisie pour attendre mon train. Devant moi, la gare du nord. Sombre forteresse. Tel mon avenir. Je sirotais un cognac hors de prix en pensant au grand avenir que j’avais derrière moi… Les lointaines colonies de vacances avec leurs filles de service du terroir (à l’heure qu’il est je suis peut-être papa à Antibes ou au Puy-de-Dôme). Et les vendanges, qui ne ne se faisaient jamais sans petites Italiennes ni Allemandes dodues. C’était le printemps en automne, toute l’année. Chacun, chacune touchait encore la part d’aventure qui lui était due. Quel luxe… Remettre la vie à plus tard. Perdre son temps, sans jamais gaspiller une seconde.
Je l’avoue, le train, ce soir-là, a failli partir sans moi, tellement il faisait bon se souvenir à cette terrasse.

Les poux, je les avais sûrement attrapés juste avant de partir mais pour ma mère ils symbolisaient tout ce que j’avais fait et omis de faire pendant douze ans. Une sorte de vengeance, Dieu sait pourquoi.
Fin avril 1983. Je reviens donc de Paris, ma soeur va se marier et ma mère refuse de m’indiquer le jour et l’endroit. Mon coup de sonnette, tout à l’heure, l’a dérangée dans sa sieste. Elle est assise sur le canapé et fume une cigarette. Son plaid écossais en boule à côté d’elle.
‘Mais nous ne sommes pas fâchés, ma soeur et moi, pourtant…’
Glacial silence. Mes parents m’avaient demandé pourquoi je me grattais la nuque et mon explication a jeté un froid. Mon père regarde par la fenêtre en secouant la tête. Lui aussi se gratte de temps en temps puisque parler de poux c’est déjà en avoir.
‘Vous n’êtes peut-être pas fâchés,’ dit ma mère en se grattant avec encore plus d’humeur que mon père. ‘Mais toi dans l’état où tu es… Enfin, je te vois mal… Et puis, avec la famille de ton futur beau-frère…’
Entre-temps, Madame Lemaire, l’employée de maison est entrée dans le salon. Pauvre petit oiseau grassouillet sans âge qui faisait déjà partie des meubles à ma naissance. Elle se gratte

également, ce qui veut dire que, derrière la porte, elle a écouté notre petite conversation
‘Trois couverts, Madame?’
Et, d’un rire un peu forcé:
‘Pour fêter, si j’ose dire, le retour du fils prodigue…’
‘Non, non. Deux. Deux couverts, Madame Lemaire.’
Et mon père de grommeler:
‘D’ailleurs, les changements, c’est Madame qui en décide!’
Tiède et grise l’atmosphère dans la rue où je le vois encore un instant regarder par la fenêtre. Le visage sombre et absent. Où aller? Le soir tombe. Presque trente ans et je me gratte la tête. Paris? Me nourrir encore au cognac à même le zinc, comme j’ai appris à le faire en cas de pénurie? Il n’en est plus question. Paris, c’était hier et, à la fois si loin. Douze ans qui, en moins de douze heures, se sont à jamais détachés de moi, tout comme, pendant la même période, j’ai souvent vu disparaître des côtes françaises derrière un horizon d’été.
Le temps de prendre le train de nuit à la gare du Nord et mon petit déjeuner à Rotterdam, notre berceau – et terminée, sans appel ?ma bohème? parisienne qui aura bien duré de 1971 à 1983…
Mieux valait continuer à marcher. Tout droit. Mettre un pied devant l’autre. Sous anesthésie. J’en avais tout de même un peu l’habitude.

Mais je me suis souvenu à temps que le bon Dieu m’avait donné une grand-mère. Oma (ce qui veut dire ?vieille maman?). Et j’ai demandé une pièce de vingt-cinq cents à un passant.
Un quart d’heure après, la petite Renault 5 d’Oma (quatre-vingts ans!) s’est arrêtée devant la cabine où j’avais passé mon coup de fil.
Avec beaucoup de mal, elle s’est extirpée de sa petite voiture pour m’entourer de ses bras larges et elle a failli

tomber mais déjà je la voyais qui retrouvait son équilibre, posant un oeil tendrement moqueur sur un petit-fils désemparé. ‘Alors, mon grand, ça cavale sur ta petite tête?’
‘Comment le sais-tu?’
‘Ah ça – disons que les nouvelles vont vite. Oma s’est déjà engueulée avec quelqu’un à propos de ça…’
Et, chose remarquable, elle ne se grattait pas. Oma. Réponse à tout. En effet, à la maison, elle possédait encore une bouteille de lotion datant de la dernière guerre lorsque tout le monde, selon son expression, ?avait des bestioles?.
Au-dessus d’un lavabo, noirci d’un moment à l’autre par toutes mes ?bestioles? en fuite, je me suis frotté le crâne. Et le lendemain, une coiffeuse, aussi glaciale devant mon problème que ma mère, a élagué toutes les mèches qui s’étaient tranformées en ovaires.
Trois mois, je suis resté chez Oma.
La nuit, je papotais interminablement avec celle qui était la mère de mon père et qui avait eu soin que nous fussions, tous deux, conviés à la noce sororelle… Et dans la journée nous sortions. Nous allions au cinéma. Ou bien nous promener dans le port où scintillait l’été hollandais. Je lui donnais le bras mais c’était elle qui guidait mes pas, et je me laissais faire. De mon plein gré. Elle m’a aussi fait cadeau de pas mal de florins (apprenant quoi, ma mère m’appela pour la première fois ?un voleur?). Et m’a offert une voiture de 1976, la bonne vieille CX qui, par miracle, tient encore le coup. Je n’ai pas tardé d’ailleurs à battre de mes propres ailes car mon travail dans l’édition date de cette période-là.
Et, bien sûr, le ?voleur? a remboursé Oma, mais qui le croira maintenant qu’elle n’est plus là pour le défendre? Qui dira qu’elle n’en avait d’abord pas voulu, de cet argent, mais qu’elle avait accepté simplement pour faire plaisir à son petit-fils?
J’ai toujours aimé les vieilles dames qui ne sont pas des enfants de coeur. Si j’en rencontre une, je l’entraîne dans un

bar et je lui offre un alcool ou deux. Et nous parlons de tout
et de rien. De maris depuis longtemps décédés. Du monde qui n’est pas gentil. Parfois, la sympathie m’échauffe à un si haut point que je me demande si j’ai rencontré un vieux copain ou bien si c’est moi-même une dame âgée qui a vécu des choses. Lily, comme elle sera dans ses vieux jours?
Plutôt Marouschka.

De nouveau 1988. En revenant du notaire, le bracelet d’Oma, j’ai fini par le donner, sans grande conviction, à Perle et j’ai vaguement attendu qu’on vienne m’arrêter. Mais il ne s’est rien passé, nous avons même revu ma famille (chez d’autres parents) un dimanche après-midi de juin. Pas très cordiale mais personne n’a bronché. La peur de l’esclandre? Ou bien la légitimité de mon ?vol?? Il faut dire que Perle ne portait pas le bracelet ce jour-là mais l’a-t-elle jamais porté vraiment? Tantôt il traînait sous notre lit, tantôt je le repêchais dans une boîte pleine d’épingles à cheveux.
Début juillet, j’ai terminé deux traductions, ce qui nous a permis d’aller passer l’été en Corse, au bord d’un petit golfe près de Portovecchio nommé ?la Marina di Santa Julia?. Là, ma future ex a commencé à se poser bien des questions, pour ne pas dire qu’elle boudait au possible nos vacances. Pourquoi ne jamais aller en Indonésie ou à l’Ile de Pâques comme des gens normaux? Pourquoi, quand moi j’avais un peu d’argent, toujours la pousser, elle, à des dépenses outrancières dans des endroits idiots? Pourquoi toujours être avachis tous les deux sous un platane à boire apéritif ou pousse-café? Etait-ce là mon sens de l’aventure?

Un soir, c’était l’explosion. Il faisait lourd, nous descendions vers la plage pour prendre un bain de minuit et j’avais fait remarquer à Perle qu’elle était incapable de juger le pays où nous étions parce qu’elle n’en comprenait pas les finesses.
‘Alors,’ me dit-elle, avec déjà un rien de hargne,’donne-moi

un exemple de ces fameuses finesses que moi je ne suis pas à la hauteur de saisir.’
‘C’est surtout une question de code social,’ lui dis-je en regardant l’horizon opaque. ‘Je ne sais pas si tu te rappelles mais l’année dernière, par exemple, je passais quelques jours à Paris, chez Marouschka. Bon. Tu as téléphoné. Tu es tombée sur elle et tu ne lui as pas demandé de ses nouvelles. C’est moi que tu as demandé tout de suite. Et elle a trouvé ça très grossier. C’était, de ta part, un signe d’incompréhension…’
Elle était stupéfaite.
‘Mais… mais… je la connais à peine, ta gitane.’
‘Justement. Et puis, tu sais très bien que ce n’est pas ma gitane. Vous vous étiez déjà rencontrés plusieurs fois et je crois que ça ne s’était pas trop mal passé.’
‘Mais… mais… je ne parle pas assez bien le français.’
‘Ça ne change rien, Perle. Tu as des notions, tu es donc tout de même en mesure de demander: “Comment vas-tu?” Et puis, qu’est-ce que ça peut te foutre que tu ne parles pas comme moi. On n’y fait même pas attention. On t’apprécie comme tu es, Marouschka, toute la bande. On t’aime bien, on me l’a dit.’
‘C’est ça, c’est ça,’ disait-elle. ‘Je suis grossière. Je suis GROssière.’
‘Mais non.’
‘Mais si. Tu viens de le dire. Je suis grossière, grossière, grossière!’
Et elle se mettait à cracher sur le sable, juste devant mes pieds, en me défiant de lui dire encore qu’elle était grossière.
‘Hein, dis-le, hein, ose le répéter, hein, ose le répéter…’

Je n’ai pas beaucoup dormi en Corse cet été-là. Ou d’un sommeil léger et agité qui est demeuré mon repos nocturne pendant deux ans, jusqu’à Barcelone, Toulouse. Une discothèque située à cent mètres de notre bungalow martelait sans cesse un tube dont

l’essentiel se bornait �
Et jeuh… chante, chante, chante
Et jeuh… danse, danse, danse
et finissait par chasser toute pensée trop lancinante. Pendant des heures et des heures, je contemplais du haut de notre
terrasse la Méditerrannée. J’en admirais l’étendue sombre contre laquelle clignotaient ou s’éteignaient des bateaux. Et je me demandais quand même encore pourquoi ma famille ne s’était pas formalisée de quoi que ce soit après l’altercation chez le notaire. Mais bon. La famille… Que pouvait-elle en définitive contre moi? Dans mon souvenir, aujourd’hui, je vois
une grande masse difforme dans laquelle aucune individualité ne se distingue plus et dont à l’époque je m’étais déjà dissocié. Oui, une grande masse noire où clignotent encore deux ficelles d’or entrelacées et s’éteint lentement une fausse perle.

Ce tout début de décennie connaît déjà une cause célèbre. Juin 1990, Caspar F., grand restaurateur de Leyde, est mitraillé dans son lit par deux hommes inconnus. Sa compagne est miraculeusement épargnée et hérite de force restaurants, chevaux, immobilier. L’opinion publique marmonne méchamment contre elle mais, grâce à Me M., l’un des défenseurs les plus astucieux de Hollande, elle n’a aucun ennui. Ni enquête ni poursuite. Et la famille de F. ne lui dit rien non plus. Elle est riche, elle le restera. Ce qui n’est pas mal pour une danseuse qui l’année précédente travaillait encore dans un des clubs exclusifs de F. à l’île de Saint-Martin. Puis à présent l’opinion publique estime que F. ?l’avait bien cherché? avec ses aventures incorporant hommes, femmes, enfants, animaux (‘et puis la drogue, vous savez…’).
Moi, toute cette histoire me préoccupait fort peu ce mois de juin-là. Certes, l’affaire F. m’avait un instant fait penser à certaines anecdotes que m’avait racontées Lily. Mais c’était surtout une question d’atmosphère. Comme un revolver ou des liasses de billets de mille florins sur une table de nuit. Rien de plus. Le lien profond m’échappait. J’avais en effet d’autres soucis. Me demandant sans cesse si je devais lui téléphoner ou non, partir dans les Pyrénées ou non, m’ouvrir les veines ou non, etc.
Par contre, ce soir, devant la télévision, j’ai été forcé de comprendre qu’il y avait bien un rapport entre Lily et l’affaire F. Rapport pourtant difficile à établir: quelque chose de personnel qui n’a pas manqué de me dérouter par un jeu d’associations que j’avais si longtemps contrôlé.
J’avais regardé quelques images de la guerre du Golfe qui touchait déjà à sa fin et, faisant un petit tour de télécommande, j’étais tombé sur un débat auquel était invités un ancien terroriste moluquois qui écrivait à présent des poèmes religieux, un criminel de guerre autobiographe.
Et la veuve Evelyne F., qui venait de publier un livre brandi par le présentateur en smoking, intitulé:

?REGLEMENT DE COMPTE ET CONSPIRATION,
la vérité?
Habillée de violet, très maquillée, toute une quincaillerie aux oreilles, aux bras et souriante – on aurait dit Lily et j’ai eu un choc. Ce n’était pas Lily, bien sûr: simplement un
tantième reflet de son monde mais de l’écran s’est tout d’un coup dégagé son parfum, ce qui m’a mis l’eau à la bouche. Une salive âcre et opiacée, la saveur des moments vécus avec elle
sous poudre blanche. Succulente et insupportable.
Et maintenant ma bouche est sèche comme du cuir. Est demeuré cependant ce goût de supplice. Je me mets à tourner en rond, encore et encore, tout comme un fauve dans sa cage, ce qui ne m’est pas arrivé depuis bien longtemps. Puis, sans même éteindre mon téléviseur, je sors en courant dans la rue. Dans mon dos l’écho de la porte qui claque.
A boire, vite!
Je traverse des ponts et longe des maisons à l’intérieur desquelles tremblent inlassablement des gros plans d’Evelyne F., plus radieuse que jamais. Enfin, je me précipite dans un bar qui fait l’angle d’une ruelle et d’un canal.
Pas grand-monde, heureusement.
On ne me comprend pas lorsque je demande un ?cognac français?, comme il faut toujours le préciser ici aux Pays-Bas. Ils veulent me servir un verre de ?vieux?, horrible Ersatz à base de céréales. Non, non. Alors ils ont un nouveau produit. De la bière blanche. D’accord, on peut toujours essayer…
Devant moi, à présent, un haut verre brumeux et fort rafraîchissant. Et on se calme. La mousse a assez d’âcreté pour me faire oublier la cocaïne et – sans que cela me fasse encore trop de mal – me rappeler Lily. Son parfum s’appelait ?Courtisane? et sortait d’une grande maison de la place de l’Opéra à Paris.

Comme une chienne, elle a suivi ma trace. La fille aux haillons noirs. Très globalement, je lui avais dit où j’allais avant de partir, sans grande espérance, d’ailleurs, de la revoir un jour. Mais elle aussi, apparemment, avait eu envie de changer d’air – c’est prodigieux: ainsi, d’un parking à l’autre, elle est venue me retrouver ici dans le vieux Delft, deux mois après mon départ de l’est.
Il était bien temps, du reste, de parler de la fille aux haillons noirs, puisqu’on me croirait seul au monde. Et il est vrai que je le suis presque mais il faut être honnête quand on s’attendrit sur soi.
Enfin, ?venue me retrouver?, c’est beaucoup dire. Le soir, elle attend ses automobilistes sur le petit pont en face de chez moi. Le reste du temps, je la vois à peine. Elle doit loger dans un entrepôt ou un magasin délabré, un de ces endroits devenus cavernes, les caries de la ville qu’on ne soigne plus, qu’on néglige, tout comme ceux qui, dans la journée, dorment là.
Quand elle arrive vers neuf heures et demie, j’écarte mon rideau pour la saluer et d’une petite main, frêle et évanescente, elle répond.
Nos rapports évoluent pourtant. Car, si aucune voiture ne passe, je la rejoins avec une bouteille de cognac et deux verres. Alors nous trinquons et sourions aux deux buveurs qui bavardent en silence au fond du canal.
La raison pour laquelle elle est toujours de ces rares personnes que je supporte? Elle me rappelle un certain univers, Lily, bien sûr – sauf que la fille aux haillons noirs est pauvre et malade. Des taches mauves parsèment ses joues déjà bien ombreuses. Pomme pourrie. Dalmatienne errante. Elle n’en a plus pour longtemps. Ou est-elle déjà morte? On serait tenté de le croire. Chaque fois que l’horloge sonne, une partie de sa personne semble se volatiliser.
Certains soirs, elle n’est pas là et je me demande ce qu’elle peut faire. Ou plutôt, où elle est. En tout cas, ça
doit se passer sur des banquettes arrière, dans des cages d’escalier. Ou des ruelles qui puent le sperme rance. Bref, dans l’abandon glauque de la nuit. Puis je me demande, immanquablement: ‘Va-t-elle revenir ou non?’
(Mais elle revient.
Du moins,) pour l’instant, elle est toujours revenue, là, sur son petit pont. Elle revient et je renais. Son attachement me touche beaucoup. Sans vouloir m’attendrir encore sur moi, je dois constater que c’est une chose qui, les dernières années, s’était faite bien rare dans ma vie.

Ma grand-mère était morte et tout ce que Perle trouvait à me dire c’était que nous n’étions peut-être pas faits l’un pour l’autre.
Et quand je me mettais en colère:
‘Alors, tu vois!…’
Ainsi, pendant toute l’année qui suivit la mort d’Oma, je me laissai piéger par les ?tu vois? réitérés de ma femme. Bon enfant comme j’étais encore, je ne voyais pas qu’elle était en train de démonter, pièce par pièce, notre vie à deux. C’est triste à dire mais c’est seulement aujourd’hui que je suis capable de suivre ce qui se préméditait.
Dès notre retour de Corse, elle avait commencé par m’annoncer qu’elle abandonnait son travail de secrétaire pour se consacrer, entièrement, à l’histoire de l’art. Dans l’est, il n’y avait pas d’université, donc, pour la semaine, elle devait prendre une chambre dans une ville universitaire. Non, elle ne voulait pas que je lui prête la CX ou que je déménage avec elle. Nous nous verrions pendant les weekends. Cela nous permettrait aussi de prendre un peu de recul. D’ailleurs, sa meilleure amie lui avait déjà trouvé une chambre, c’est à dire qu’elles allaient louer un appartement à deux. C’était bien, n’est-ce pas? Comme ça, elle n’était pas seule et moi, je n’avais pas à m’inquiéter pour elle.
Evidemment, ma rage devant le fait accompli, n’avait eu pour résultat qu’une série de ?tu vois? entrecoupés de soupirs. Et puis elle était partie parce qu’il ne faut jamais manquer le premier cours.
Désormais, elle opposait aussi des refus de plus en plus nets à des activités jusque-là communes. C’étaient mes parents, mes amis, mon travail, bref, ma vie. Quelques mois auparavant, pour le rendez-vous chez le notaire, elle m’avait déjà fait le coup mais maintenant que ça devenait systématique, je bouillais et Perle, navrée et mièvre, de répeter, encore et encore:
‘Et bien voilà… Tu vois maintenant? Tu vois? Tu – ‘

Mais Perle ne voulait pas rompre, se mettait à pleurer quand je lui posais la question. Non, je n’avais rien compris: notre relation devait ?changer?, prendre ?une nouvelle dimension?. Et j’acceptais. Tout bêtement. Ou, tout au moins, je me disais qu’il fallait bien tenter l’expérience. J’avais peur de la perdre, de me retrouver seul et il y avait effectivement des choses qui n’allaient pas très fort.
Au lit, par exemple, c’était la banqueroute depuis longtemps. Le dimanche après-midi, je tirais les rideaux de notre chambre, puis je l’embrassais. Mais le demi-jour ne pouvait rien pour nous. Perle était raide, restait sèche.
Ma main tâchait de trouver une ouverture et si je ne mollissais pas, elle me regardait avec des yeux angoissés et pleins de reproche.
‘Ta main,’me disait-elle,’ta main me gêne beaucoup.’
Elle avait mal, toujours plus mal et vers la fin j’étais comme châtré. Je ne sais pas ce qui m’a encore acculé à quelques derniers essais infructueux. La politesse probablement. Manège humiliant sur corps inerte.
Il faut dire que, dans la semaine, je me touchais énormément. Je pensais à des femmes riches (le mot venait de Marouschka). Nanties, bien sûr, mais riches aussi en poitrine, humides, sensuelles, lippues, charnues, bref, sans le savoir, j’étais en train de faire le portrait-robot de Lily. Par conséquent, pour le weekend, il ne restait pas grand-chose.
Et Perle, de son côté, ne faisait rien non plus pour se faire encore désirer. Elle le savait d’ailleurs, que je découchais de la main droite. De toute façon, elle aussi se touchait beaucoup.

M’avait-elle attiré un jour? Je ne sais plus, mais je crains d’avoir été surtout attiré par les fantasmes qu’elle déclenchait en moi au début. Comment l’expliquer? J’avais trente-deux ans. Elle vingt-et-un. Je l’avais connue lors d’un anniversaire chez des voisins. Petite fille souriante. Petites
épaules fraîches et tour à tour dénudées dans l’encolure de

son T-shirt blanc trop large. Les jours suivants, j’ai beaucoup pensé à elle. Ma solitude me pesait depuis un long moment déjà. Alors, j’ai commencé à l’inviter, au cinéma, au restaurant. Elle aussi m’invitait. Elle était secrétaire de direction et gagnait bien sa vie. Si, si, il fallait bien qu’elle fasse quelque chose en échange. En tout cas, les gens radins, elle n’aimait pas et puis mes histoires de Paris la passionnaient. Trois semaines après notre rencontre, je me suis mis à l’embrasser. Dans l’obscurité d’un bar. Ensuite, chez moi, dans la cuisine. Puis les choses se sont précipitées. Nous nous sommes assis sur le canapé. Pour l’occasion, elle avait mis un tout petit slip de dentelle noire et voulait bien, pour me faire plaisir, garder ses talons aiguilles aux pieds. Un corps de vingt-et-un ans qui se tortillait, jouissait, cinq, six fois, sous ma raideur de conquérant. Quel régal: depuis la période de la rue du Dragon, je n’avais pas connu cela… Je crois que nous avons continué jusqu’à l’aube.
Mais elle vivait encore chez ses parents. Ceux-ci hurlaient. Menaçaient. Finirent quand même par m’inviter afin que nous nous expliquions. Alors, voilà un petit garçon de trente-deux ans dans une ambiance régie par le mauvais goût calviniste: reproductions aux murs, meubles en chêne massif, téléviseur beaucoup trop grand. Sont belles et authentiques seulement les fleurs que j’ai apportées dans le but de plaire.
Le père se veut bonhomme mais sévère. Il faut qu’on s’explique.
La mère, c’est une chipie, enlaidie par sa propre fureur. Tête de crapaud. Derrière immense. Détails qui, normalement, ne m’auraient pas frappé, mais qui, à présent, bénéficient de ma plus cordiale perspicacité. Agressive, elle fait claquer ses sandales pendant un nombre incomptable d’allers-retours à sa cuisine.
Perle est rouge. Voit rouge. Elle pleure de chaudes larmes de colère impuissante, tandis que Papa raisonne, tâche de

?tirer certaines choses au clair?. Il insiste beaucoup sur notre différence d’âge. Et moi de manifester incessamment mes bonnes intentions: mariage, travail, etc. et de subir un tutoiement des plus dégradants. Sa mère reproche, provoque. Mon Dieu, comme j’ai envie de partir, de disparaître par le premier train, comme je l’ai déjà fait si souvent, mais ce serait déloyal envers Perle.
‘Donc, si j’ai bien compris, Perle, tu vas devenir femme au foyer,’ insinue la mère.
Perle hésite.
‘Ah oui. Il vient de le dire et toi, tu n’a pas bronché.’
‘Oui, mais…’
‘Hahaha, on aura tout vu. Notre Perle ménagère! Tu vois ça, Papa? Tu vois ça? Alors c’était bien la peine de cracher sur sa maman, Madame la féministe. Ah, c’était bien la peine, bien la peine…’
‘Ecoutez, Madame -‘
‘Ah, vous me faites rire tous les deux. Lui ouvre sa cage et clac! le petit oiseau est pris. Femme au foyer, femme au foyer. Ma pauvre Perle, tu me fais pitié. Ah, tu me fais pitié.’
Petit gémissement voluptueux. Perle et moi ne disons plus mot. Ce n’est pas possible sous ce flot de venin, ces gyclées de bile protestante. Nous préférons attendre.
‘Et c’est pour quand donc ce mariage, s’il vous plaît?’
‘Nous envisageons -‘
Mais, de nouveau, elle ne me laisse pas finir. Elle postillonne:
‘Et quand est-ce qu’on compte revenir pour pleurer dans le tympan de sa maman, hein? Ah, ma pauvre fille! Pauvre fille.’
Le soir est tombé. Un frère aîné s’étire paresseseusement devant la télé trop grande. Lui aussi a une tête de crapaud mais en plus hilare. Perle a un crâne plutôt chevalin, comme son père. Pourtant, c’est à sa mère qu’elle ressemble le plus.

Peu de temps après, nous nous sommes mariés. Mariage fort apprécié par ma famille. J’étais, enfin, devenu adulte. Il fallait dire ce qui était. J’étais revenu en Hollande comme un

clochard. Mais je n’avais ?pas trop mal tourné? (constatation de mon beau-frère), car j’étais, à présent, marié et je gagnais de l’argent. Puis Perle était bien vue dans ma famille. Après tout, c’était grâce à cette petite si gentille, si attachante que j’étais devenu quelqu’un de ?reconnaissable? (formule de ma mère). Je me moquais pas mal de toutes ces réactions, mais, quand Oma m’a dit qu’elle était très heureuse pour moi, ça m’a touché droit au coeur.
La famille de Perle était bien moins enchantée et, dès notre noce, il fut convenu que je n’appellerais jamais mes beaux-parents ?Papa, Maman?. D’accord. Puisqu’il en était ainsi, je n’insisterais pas, même si ça faisait pleurer ma femme d’avoir un mari si mal accepté. De toute façon, après notre premier dîner de Noël, le problème ne se posait déjà plus. Ma belle-mère (qui ne tenait pas l’alcool) avait voulu me commander, m’imposer toute la vaisselle du foyer. J’avais dit non. Ma belle-mère s’était mise à m’injurier, à cracher sur son parquet. Perle s’était mise à sangloter. Et nous étions partis. Désormais, elle allait seule voir ses parents, tandis que moi, au milieu de mes livres, de mes papiers, je l’attendais. Il existe une variété infinie de bonheurs. Dans celui-là, je baignais comme on le fait dans de l’eau stagnante. On en apprécie la tiédeur, on n’en voit pas la saleté.

Trois ans avaient donc suffi pour venir à bout de cette idylle fangeuse. Trois ans et une meilleure amie qu’on connaît depuis la maternelle. Perle trouvait que j’étais devenu ?infernal? depuis la mort d’Oma et – je l’ai su plus tard par une connaissance commune – la grande copine lui avait, à longueur de journée, répété qu’elle ne devait pas accepter ?ça?, qu’elle devait un peu plus penser à elle-même, etc. Il n’y a d’ailleurs pas de quoi s’étonner. La meilleure amie est un personnage classique, qui surgit à chaque crise dans la vie d’un couple.

L’amie de Perle, je l’appellerais laide si ce n’était un
vieux stéréotype.
Mais elle l’était. Enlaidie et frustrée par la fuite en Afrique du Sud de l’homme qu’elle aimait. Elle avait commencé à grossir, son visage était devenu pustulent et elle ne pouvait supporter de voir Perle sinon heureuse, du moins dans les bras d’un type et, dans un premier temps, tant soit peu comblée.
Cette interprétation des choses était, bien évidemment, rejetée par Perle. Est-ce que je ne voyais donc pas que c’était moi-même qui, à force de proférer des horreurs pareilles sur un amour de meilleure amie, mettais en péril notre mariage?
Mais, au printemps 1989, il commençait à se tramer encore autre chose. Simon. Son ex-patron négociant en planches à voile, qui s’ennuyait de sa secrétaire… Déjà quelques années auparavant, lors d’une foire nautique, ils avaient failli se tromper de chambre d’hôtel, mais Perle était amoureuse de moi (respectait soi-disant aussi le mariage et le bébé de Simon) et leurs chemins avaient bifurqué. A présent, Simon avait refait surface. Dès la mort de ma grand-mère. Tel un requin. Ou pire: il devait flairer le sang par téléphone. Un soir, il avait appelé Perle dans sa ville universitaire. Et il s’était mis à pleurer. Sa femme ne le comprenait pas. Perle avait trouvé ça très impressionnant, surtout que, depuis longtemps, Simon ne s’était ouvert à personne. Vraiment personne. Sauf à elle. Maintenant. D’un seul coup. Très très impressionnant… Je compare souvent la démarche de Perle à un fait historique: l’assassinat du président Kennedy en 1963. Selon une certaine version (que je partage), on aurait tiré sur lui de trois côtés. Or qu’ai-je en commun avec un président des Etats-Unis à la cervelle éclatée par balles?
Pas grand-chose. Mais Perle n’aurait jamais eu assez de force pour agir seule. Il lui fallait des renforts. Simon, sa meilleure amie.
Un bon feu de barrage.

Perle rejetait tout. Niait tout. Et cela, contre toute évidence. Evidence à laquelle moi du reste je tardais beaucoup à me rendre (avec Lily, on me verra faire la même faute).
Les weekends, elle ne venait plus chez nous. Elle devait ?étudier?. Alors, j’allais chez elle. Dans la semaine, je pouvais venir aussi, puisque mes traductions et notes permettaient une certaine mobilité, mais elle n’avait pas le loisir, disait-elle, ?de s’occuper tout le temps de moi?.
Ma présence, en fin de semaine, ne la poussait d’ailleurs pas à une très grande discrétion. Régulièrement, lorsque le téléphone sonnait, elle s’accroupissait dans sa cuisine, avec l’appareil sur les genoux.
‘Oui, il est encore là…’
Un temps.
‘Oui, oui, toujours…’
Un autre temps.
‘Je ne sais pas… Je ne sais pas…’
Un troisième temps.
‘Je ne sais pas moi. Ce soir, peut-être…’
Et après avoir raccroché, dans un profond soupir de lassitude:
‘Mais pourquoi tu te fâches? C’est un ami…’
‘Et vous vous voyez souvent avec Simon?’
‘Mais non, Paul, il est encore marié, tu sais, on ne se voit presque jamais, alors on se téléphone, on s’écrit. C’est tout.’

Ainsi, coup sur coup, je me faisais avoir, ce qui, bien entendu, incitait Perle à dépasser toujours plus et toujours plus grossièrement les limites de la crédibilité.
Une fin d’après-midi – je terminais tranquillement une note – elle me téléphone de sa ville universitaire pour me
dire qu’avec sa meilleure amie, elle était allée acheter des

préservatifs. Et elles s’étaient ?fendu la gueule? toutes les
deux!…
Des préservatifs?
Hé bien, oui, des préservatifs. Et au lieu de lui faire ma crise de jalousie habituelle, je ferais mieux de me réjouir de ce qu’elle fût si prudente. N’avais-je donc jamais entendu parler du sida?
Des préservatifs. Mais nous n’utilisions jamais de préservatifs (j’oubliais donc un peu notre vie sexuelle caduque)…
Hé bien, non, mais pas besoin de faire celui qui ne comprenait rien, puisque nous avions convenu que nos rapports prennent une autre dimension. Elle était d’ailleurs très très navrée de me savoir tricheur à ce point.

Le lendemain c’était la fête de la reine et j’ai appelé Marouschka à Saint-Cloud.
‘Oh, ne t’inquiète pas,’ me dit ma soeur de lait. ‘Le plus gros est fait, mais il va y avoir encore des efforts pour briser le caractère l’un de l’autre…’
‘Dans quel délai tout ça?’
‘Attends, je regarde…’
Un temps. Seulement le battement du Tarot.
‘… je sais pas, mais je vois plusieurs efforts. Puis après la fin, ce ne sera pas encore fini. Paul?’
‘Oui.’
‘Fais quand même attention. Tout ça n’est pas innocent.’
‘Ah bon, pourquoi, à cause des efforts pour se briser?’
‘Non… à cause de toi.’
‘Explique-toi.’
‘Je ne peux pas. Il y a quelque chose qui va te – non, je suis désolée, je déraille là.’
Voulait-elle me protéger? Pressentait-elle la grande et funeste aventure avec Lily? Jamais confirmé.
‘Bon. Bon. Et qu’est-ce que tu peux dire de plus sur Perle?’
‘Oh, c’est une petite conne, une petite hystérique qui

estime qu’elle est trop bien pour vivre dans ton ombre. Pas besoin de regarder les cartes pour ça. Tu te rappelles qu’elle a été d’une grossièreté inouïe avec moi?’
‘Oui, on s’est même engueulés à propos de ça en Corse l’année dernière. Puis elle s’est mise à cracher par terre.’
‘Eh bien, ça m’étonne pas d’elle.’
‘Elle a beaucoup changé alors, en très peu de temps?’
‘Non, elle a toujours été comme ça, très petite bourgeoise au fond, très marquée par son éducation – comment vous appelez ça en Hollande? – calviniste, je crois. Mais bon, dans un premier temps elle a joué, elle s’est joué, une certaine comédie, c’est tout. Ne cherche pas plus loin. Moi aussi j’ai marché au début.’
Nous avons encore parlé de choses et d’autres. Puis je l’ai remerciée et raccroché le téléphone. J’ai ouvert une des porte-fenêtres donnant sur le jardin et respiré un grand coup. Dehors il faisait gris mais il recommençait à faire tiède. Un tout début d’été hollandais au loin.
Bon, ?Le plus gros? était donc fait, je n’avais pas à m’inquiéter. Toutefois, il y avait quelque chose qui n’était ?pas innocent?. Je trouvais ça bizarre. Je ne comprenais pas encore que le danger entrevu par Marouschka n’était pas directement lié à Perle.

Ces éternels ?tu vois?, à la fin de chaque dispute initiée par elle, se doublaient maintenant de ?moi aussi? non moins crispants. Il suffisait de lui faire part de la moindre déception, de la moindre critique, pourqu’elle réponde, d’un petit air buté, par des ?moi aussi? coupant toute envie de trouver encore une solution.
Exemple: le lit. Je ne sais pas comment elle s’arrangeait, mais très fréquemment, au moment d’une pénétration déjà bien pénible, elle trouvait le moyen de s’endormir. Je le sentais à la température qui montait dans son petit corps et j’étais pris de panique. Elle ne pouvait pas me faire ça, me faire

douter de moi sur une chose si délicate… Mais elle s’en
moquait pas mal.
‘Alors, tu vois?’ murmurait-elle, en sentant ma raideur s’effriter.
‘C’est que je te sentais si loin…’
‘Moi aussi.’

Le point faible dans les manigances de Perle, c’était son besoin d’être prise au sérieux, comme il s’avéra le soir de
mon anniversaire.
Le 16 mai 1989. Juste un an après la mort d’Oma. Il fait aussi chaud qu’alors. J’ai ouvert les deux porte-fenêtres.
Odeurs d’herbe et de marguerites mourantes. Silence dans le quartier. Le petit parking (où surgira un an après la fille aux haillons noirs) déjà lunaire avant la nuit tombante.
Perle est là. Quand même. Elle a daigné venir m’apporter un petit cadeau. Un folio (‘puisque tu aimes ça et puis j’ai pas beaucoup d’argent tu sais’), le classique intitulé L’hôtel du nord, sûrement raflé au hasard dans les deux ou trois livres français du kiosque de sa gare.
Nous dînons. Salade verte (avec une sauce vinaigrette bien
nostalgique pour moi). Côtes d’agneaux frites. Fromage. Ce qui n’est pas fait pour l’enchanter. Ça doit lui rappeler des vacances dans un pays où je l’entraîne toujours et qu’elle n’aime pas. Elle se sacrifie pourtant, oui un peu, en forçant un peu sur le Saint-Emilion. Après, elle accepte quand même bien le café cognac que je lui sers. Et puis tout même encore un verre de cognac sans café et ainsi de suite. Au lit, de toute façon, il n’y avait pas, pour l’instant, grand-chose à espérer.
Je ne sais plus quand c’est survenu, mais au bout d’un moment elle m’a annoncé qu’à l’hiver elle comptait passer quelques mois en Indonésie avec sa meilleure copine.
‘Mais – je croyais que tu n’avais pas d’argent.’
‘J’ai fait des économies. Et puis une fois là-bas…

C’est pas comme la France, tu sais.’
‘Heureusement.’
‘Comment ça, heureusement?’
‘Je veux donc dire qu’il est fort heureux, Perle, que la
France ne soit pas comme l’Indonésie. Mais alors pas du tout.’
‘Oh, mais c’est pas la peine de prendre tes grands airs, tu sais…’
Je sais.
Et soudain j’en ai assez. Assez d’elle. Assez de me faire
prendre pour un idiot. Alors je savoure une longue, une délicieusement remontante et brûlante gorgée de cognac français et je lui demande sur le ton le plus innocent possible:
‘Es-tu bien sûre, Perle, que ce n’est pas Simon qui finance tout ça?’
‘Non, mais, mais, mais – où est-ce que tu as été chercher ça?’
‘Ai-je donc l’air si bête, Perle? Ou est-ce que toi tu l’es au point de croire que moi je le suis? Bête, je veux dire…’
Elle respire un grand coup. Je vois qu’elle a le coeur qui bat très fort. Elle prétend ne pas me suivre. Je vais trop
vite. Bon. Très bien. Je lui dis que je serais le dernier
à ne pas vouloir m’expliquer et mielleusement je reformule ma question. Est-ce que j’ai donc l’air idiot ou est-ce que, elle, Perle, est idiote au point de croire que moi je le suis?
Là elle comprend. S’est déjà levée, en renversant sa chaise.
Moi aussi je me lève. Ferme les porte-fenêtres.
‘ÇA VA PAS, NON?!’ glapit-elle d’une grosse voix qui n’est pas la sienne.
Et puis, comme à un témoin invisible:
‘Ah, ma mère me l’avait bien dit!…’
‘Quoi donc?’
‘Ah, parce que tu veux savoir, tiens! Alors, alors, elle a toujours dit que tu manques d’amour, de tendresse, que tu es froid et puis – ‘

Mon tour maintenant de glapir:
‘QUOI?!’
J’ai reculé de quelques pas par crainte de la battre et de ne plus pouvoir m’arrêter.
‘Ben oui, ben oui. Et puis elle n’est pas la seule tu sais
parce que ma copine, et puis, hein, tu sais bien, non?’
Encore deux pas, sinon je me transforme en machine à coups. Coups de poing, de pied, de front. Partout, je sens maintenant ses fers de flétrissure.
Toutefois, dans ma tête, ça devient glacial. Je dis:
‘Eh bien, ça ne m’étonne pas du tout’
‘Quoi? Qu’est-ce qui ne t’étonne pas?’ demande-t-elle en s’appuyant sur la table, n’attendant, en fait, pas une réponse. Elle a les yeux baissés, petit air condescendant, visage roussi. Elle balaie une mèche de cheveux de son visage. Souffle sur une autre mèche. Sûre déjà d’avoir gagné la partie.
Alors, ma voix doit sonner bizarrement sous son crâne de jeune jument têtue.
‘Je voulais dire que ça ne m’étonne pas, Perle, que tu aies besoin d’autres dans ce genre de discussion. Ta mère, ta meilleure copine, Simon. Je voulais donc dire que ça ne
m’étonne pas de la part d’une petite conne, une petite hystérique qui n’a aucune personnalité.’
J’allais ajouter: ‘Comme l’a signalé Marouschka.’
Mais je vois déjà que mes paroles ne l’ont pas ratée. Puis je n’ai pas envie de m’abaisser à son niveau. Elle a lâché le bord de la table. Elle veut me griffer, me frappe déjà. Plusieurs coups, que je ne sens pas, qui seulement me font chanceler un peu.
Et dire froidement:
‘Fais ce que tu veux, Perle, mais ne te remets jamais à cracher je te prie comme te l’a certainement appris ta belle référence de Maman.’
L’estocade. Totalement inattendue d’ailleurs.
Elle laisse tomber ses mains. S’écroule. S’accroche au bord

de la table. Et se met à pleurer de chaudes larmes.
‘Non, Paul, no-ho-ho-ho-ho-ho-hon, non… je – je – ‘
‘Bon. Maintenant, tu prends tes fringues et tu fous le camp.’
‘Non, Paul, no-ho-ho-ho-ho-ho-hon, non… je ne peux pas – ‘ ‘Tu prends tes fringues et tu fous le camp.’
‘Mais je ne peux pa-ha-ha-ha-haaaaah. Il n’y a plus de train. Je t’en prie-hi-hi-hi-hi, laisse-moi, je ne ferai pas et puis… je t’aime, je t’aime. Mais tu ne comprends donc pas? Tu ne veux pas comprendre? Tout ça je l’ai dit, je l’ai
dit parce que, parce que…’
Pendant qu’elle continuait à gémir de la sorte, je suis monté dans notre chambre, j’ai ouvert les placards et j’ai tout jeté par la fenêtre (faisant ainsi de la place pour Lily qui à son tour me laissera avec des placards non moins vides). Ensuite je suis redescendu et j’ai aidé Perle à se relever. Il y avait du vrai dans ses pleurs, du chagrin – et la peur, bien sûr, de devoir passer la nuit dehors. Mais moi aussi, en définitive, j’avais peur et il m’était impossible de me retrouver seul le soir de mes trente-six ans, un an après la mort de ma grand-mère.

Cinq heures et demie du matin. Le jour se lève. Tristement Perle ramasse ses vêtements éparpillés et couverts de rosée dans le petit jardin de devant. J’ai posé mon sac de voyage sur la banquette arrière de la CX et je l’aide un peu.
Il fait frais. Des frissons nous parcourent. Nous ne parlons pas. Je ne sais pas ce qui nous a dessoûlés mais nous sommes, à présent, parfaitement sobres. Perle rentre et ressort avec des jupes, des pulls, le tout roulé en boule, sur les bras.
Je monte. Dans le rétroviseur, je vois une légère enflure là où j’ai été frappé. A peine visible, heureusement.
Perle a fini et vient s’appuyer sur la portière encore ouverte.
‘Alors,’me dit-elle. ‘Tu vas en France?’
Je hausse les épaules.
‘Où veux-tu que j’aille autrement?’
‘Tu as raison. Tu as de l’argent?’
‘Oui, je viens de terminer quelques trucs. Tu m’en avais bien laissé le temps, tu sais.’
Plus sage que moi là, elle change de sujet et demande:
‘Tu veux que je te rende ta clef?’
‘Oui. Enfin, je préfère.’
‘Bon. Je la laisserai dans la boîte aux lettres tout à l’heure.’
‘Merci.’
‘Paul?’
‘Tu veux que je demande le divorce?’
‘Tiens, je n’aurais pas pensé à ça… Mais oui, vas-y, bonne idée.’
‘Mais si tu préfères, toi aussi, tu peux le faire. Après
tout, c’est moi qui – ‘
‘Non, je pars là. Tu n’auras qu’à leur dire que moi je suis tombé amoureux d’une autre femme avec qui je t’ai trompée.’
Nous rions. Ensemble. La première fois depuis un an.
‘Alors, c’est quand même avec Simon que tu pars en Indonésie en décembre…’
‘Pas exactement. On part avec ma copine. Mais tu as tout de même bien senti certaines choses…’
‘Tu croyais que c’était si difficile?’
Elle baisse les yeux. Je la tire sur mes genoux et l’embrasse. Ses yeux s’emplissent de larmes. Ses lèvres tremblent. J’essaie de plaisanter un peu:
‘Alors, le problème, si je comprends bien, c’était la différence d’âge. Elle n’était donc pas assez grande pour toi,
hein, et il t’a fallu un homme de cinquante ans.’
Cela ne la fait pas beaucoup rire. Nous restons un instant silencieux. Puis je lui demande:
‘Et vous comptez vivre ensemble?’
‘Oui… enfin, il attend que je divorce la première pour demander lui-même le divorce.’
‘Quel faiblard!’
‘C’est vrai,’ dit-elle en reniflant. ‘Mais si j’ai le choix entre un chieur et un faiblard, comme tu dis, je préfère quand même le dernier.’
‘Ah, parce que tu crois que tu as encore le choix?’
Elle sourit sous deux traînées de larmes scintillant sur ses joues.
‘Non, Paul, je ne crois pas ça. C’est fini. J’ai bien vu.’
‘Et je suis un chieur moi?’
‘Ah, tu es sensible.’
‘Et tu ne supportes pas ça?’
‘Tu l’as dit…’
‘On aura tout vu alors,’ dis-je, reniflant à mon tour.
‘C’est comme ça, Paul, je suis désolée.’
‘Mais au début, ça s’est pas trop mal passé entre nous,’ lui dis-je.
‘Oui, enfin, sauf cette dernière année, ça s’est toujours très bien passé entre nous.’
‘Même maintenant, Perle.’
‘Oui.’
‘Mais c’est fini. On est bien d’accord?’
Elle hoche la tête et, sanglotant doucement, elle se laisse glisser hors de la voiture. Debout, dans la rue, elle croise les bras pour se protéger de la fraîcheur matinale et, peut-être, de son avenir. Je ferme la portière et lourdement, tel un avion qui fait ses premiers pas, la voiture se met en mouvement. Perle, je la vois qui lève encore un bref instant la main mais déjà j’ai tourné le coin de la rue et de cet épisode de ma vie.

Sur la campagne néerlandaise, le jour s’était complètement
levé. Un gris lumineux, paroi légèrement brumeuse s’entrouvrant sur promesses. L’été très proche maintenant. Et dans l’entrelacement des autoroutes quelque chose sans cesse me défiait, puis fuyait. Présence riche et sensuelle dont je ne voyais pas encore le danger. J’avais d’ailleurs totalement oublié l’avertissement de Marouschka
et, malgré la nuit dévastatrice que j’avais derrière moi, je
me sentais comme amoureux. Sur mon autoradio, la voix feutrée de Dean Martin, chantant My one and only love.
Ce n’était plus Perle.

Marouschka Goma
Saint-Cloud le 24 février 1991

Emmerdeur de mon coeur,

Merci pour votre changement d’adresse. Moi-même et mon coeur y furent fort sensibles. Je suis et reste une inconditionnelle de mon frère de Gouda qui est maintenant mon frère de Delft.
Ces métromanes contemporains finiraient d’ailleurs par me faire détester les belles lettres. Enfin mon ami m’envoie une carte fort élégamment rédigée! Vibrent, vibreront tous ces poltrons d’écrivaillons

Votre soeur en douleur
Goma
votre amie qui sourit
Marouschka

P.S. Les bouteilles sont au frais et ne demandent plus qu’à venir vers vous (ce sera fin avril/début mai).
Mars 1991

L’autre nuit j’ai embrassé la fille aux haillons noirs.
‘Mais qu’est-ce que tu fous?’ m’a-t-elle demandé. ‘Tu aimes les filles mourantes maintenant?’
‘Et toi alors, tu aimes les hommes morts?’
‘Tu n’es plus mort…’
Elle se laissait faire toutefois et m’offrait une délicieuse petite bouche. Soyeuse la peau de son visage. Grisant son parfum: eau de toilette, tabac, poudre blanche.
Dans mon pantalon une boucle se formait. Un crocus d’acier. Le printemps, enfin. Réconfortant, après le doute semé jadis par Perle et le passage de Lily qui n’avait pas arrangé les choses non plus.
Nous sommes restés longtemps ainsi sur le pont. Immobiles. Deux statues entrelacées que personne ne regarde plus. Pourtant, chaque coin dans une ville est une oeuvre d’art et gagne à être vu.

Elle pleurait beaucoup, la fille qui pleurait tout le temps.
Nous nous étions connus à l’école et mes parents croyaient que j’allais l’épouser.
Moi aussi.
Mon père avait à notre intention loué un minuscule sous-sol où nous vivions au début de mes études éphémères (français, latin je crois). C’était l’idylle et elle ne pleurait pas encore. Mais quand, au bout de six mois, je me mettais à sortir de plus en plus souvent sans elle, elle n’était plus maîtresse de ses larmes. Ni de ses lèvres tremblantes. Elle me suppliait des yeux, me pressait contre elle et lorsque je rentrais, ivre mort, parfois avec des amis non moins ivres, elle pleurait de nouveau. Ou toujours.
C’est qu’elle m’aimait. Son rêve c’était de passer toute la journée dans un grand lit avec moi et caresser mes longs cheveux. Alors elle faisait tout pour me plaire. Elle me cuisinait tous mes petits plats préférés et battait de succulentes mayonnaises à sa façon. Je me disais que c’était là le bonheur mais je devenais toujours plus nerveux, toujours plus tendu et me le reprochait. En plus, je me voyais égorger la fille qui pleurait tout le temps avec un des couteaux d’argent de la liste de mariage qu’elle était en train de se constituer. C’était l’enfer dans toute son horreur.
Donc, un soir de 1974, je l’ai quittée.
Nous allions voir Oma qui fêtait ses soixante-dix ans dans un restaurant de Kralingen, quartier extérieur et résidentiel de Rotterdam. Au même moment que mes parents et ma petite soeur, nous sommes arrivés devant l’établissement. Tout le monde était heureux ce neuf mai parce qu’il faisait beau et puis moi, j’allais bientôt me marier.
Au fond, il faisait lourd. Humide. M’a envahi alors une grande panique. Une nappe de sueur soudain sur mon dos. Une pointe de lance dans ma tête sur laquelle l’éclat d’une lumière éblouissante. Dans une grimace, qui se voulait encore sourire, j’ai détourné la tête. Qu’est-ce que je faisais

là? Qui étaient tous ces gens, qui ressemblaient à mon père, ma mère, ma petite soeur et ma fragile fiancée?
En face du restaurant, un arrêt de tramway où attendaient deux hommes mal rasés avec des visages rieurs. Un peu éméchés, ils titubaient dans des vestes et des pantalons de jean délavés. L’un d’eux tenait à la main un sac en plastique rengorgeant de livres. Je ne les avais jamais vus, mais je les connaissais. C’était moi que je voyais là, en double exemplaire. Oui, c’était ça moi, tout simplement me marrer, une fin d’après-midi sur le macadam.
Sans réfléchir, j’ai traversé la rue et j’ai demandé:
‘Hé les mecs, est-ce que je peux aller avec vous, histoire de rigoler un peu?’
Ç’a dû sonner absolument faux, mais tous deux riaient aux éclats (‘bonne idée, bonne idée!’) et ils me donnaient des tapes dans les épaules, comme s’ils avaient retrouvé un vieil ami. Au loin, déjà très loin, la voix de mon père qui criait:
‘Hé ho! Hé ho!…’
J’ai alors jeté un dernier regard sur ma famille. Ma mère avait le visage gris, comme si elle avait mangé dans un cendrier. Triste et paralysée ma petite soeur. Lippue et tremblante ma pleureuse princesse. Et Oma dont je voyais s’agiter la silhouette derrière la fenêtre du restaurant. Elle devait se demander ce que tout le monde attendait.
Un tramway est venu. Nous sommes montés et descendus, quelques kilomètres plus bas, au bord de la Nouvelle Meuse, comme on appelle le port de Rotterdam. Puis, dans l’île de Katendrecht, nous avons commencé à vadrouiller d’un bar à l’autre, tandis que la nuit tombait. Mauve. Irréelle.
Dans une impasse, nous avons fini par nous partager une belle et plantureuse brune. Debout, contre un mur, écrasant sous nos pieds toutes sortes de mauvaises herbes. Aujourd’hui je peux toujours, si je me concentre, en sentir le parfum âcre, tout comme je suis capable, en fermant les yeux, de revoir la chair phosporescente de la fille. C’était une

sorte de Lily, bien consentante et coquine au possible, style the happy hooker. De toute façon, si nous avions poussé jusqu’à la Haye ce soir-là, ç’aurait pu être Lily, mais il fallait attendre seize ans encore.
Le lendemain (après-midi, je crois), je me suis réveillé, tout seul, sur un divan, dans une pièce où une pendule faisait tictac. J’avais mal au crâne, la langue, le gosier complètement désséchés. Et cet incessant tictac. Infernalement régulier. Heureusement, j’avais toujours (par je ne sais quel miracle) mon portefeuille, tous mes papiers.
Dans une toile d’araîgnée, j’ai trouvé un téléphone poussiéreux et j’ai appelé ma grand-mère. Elle était contente de m’entendre et, non, non, ce n’était la peine de m’excuser. Bien sûr, tout le monde était fâché, voire triste, mais elle, elle comprenait. Elle comprenait très bien ma panique. Il était clair que j’avais peur de manquer ma vie. Mais au fond – et là elle parlait en connaissance de cause – je ne risquais pas de manquer grand-chose. Cependant, il fallait que j’en fasse moi-même l’expérience. De toute façon, elle me donnait sa bénédiction, me souhaitait bon voyage et puis, si j’avais besoin d’argent…
Rassuré, je suis sorti sur un boulevard qui se déversait hors de Rotterdam, vers le sud.
Dans une station-service, je me suis abreuvé au robinet de toilettes puantes. Ensuite je me suis adressé à un camionneur marseillais qui voulait bien m’emmener. Il avait une bonne tête, l’oeil rond, portait un short blanc. Il m’a regardé des pieds jusqu’à la tête. Puis il a dit:
‘Bon. On y va?’
Je me souviens encore de son nom: René-Augustin; et de son bavardage jovial. Une grande balafre lui parcourait le cou.
‘Bagarreuh généraleuh dans un troqué,’ expliqua-t-il, en pouffant de rire.
Et:
‘Merdeuh, ils ne coupent pas leurs phares quand je fais

l’appel, ces Belges.’
Le jour déjà levé, nous avons fait une petite sieste juste avant Maubeuge où, trois quarts d’heure après, j’ai offert son petit déjeuner à René-Augustin. Un grand crème. Deux croissants. Moi aussi, je m’y suis mis, ne me rendant pas compte que désormais cela ferait partie de mes habitudes. Je ne pensais plus du tout à la fille qui pleurait tout le temps et je riais beaucoup, sans pour cela être vraiment gai et très loin d’ailleurs de le redevenir un jour.
Vers six heures et demie, mon ami camionneur m’a déposé près de la Porte de la Chapelle. Devant moi, sous le soleil, béait et bourdonnait la métropole qui m’hébergerait un peu plus d’un décade.

Donc, lorsqu’à la rentrée 1989, j’ai dû annoncer à mes parents ma rupture avec Perle, les choses étaient pour eux parfaitement claires. Plus besoin de m’expliquer. C’était moi
qui avais toujours ?tout foutu en l’air?. Et ces derniers mots, mes parents me les avaient crachés presque en choeur.
Une fois de plus, j’ai quitté la maison paternelle. Et une fois de plus, en état d’anesthésie, tout comme vers le milieu de ce même mois de septembre, on pourra me voir sortir, seul, du tribunal qui venait de prononcer mon divorce.
Sur le canapé chez moi toujours les boules de vêtements ramassées cinq mois auparavant. Et un mot:
Ne t’en fais pas: today is the first day of the rest of your life. Je viendrai récupérer mes affaires au printemps.
P.
P.S. Je suis allée chez l’avocat. Il suffira d’une signature de toi.
La signature posée maintenant, j’ai fourré le tout dans une boîte en carton et j’ai pris le téléphone.
J’ai appelé chez Perle plusieurs jours de suite.
Finalement, sa meilleure amie, avec un triomphe à peine dissimulé, a répondu. Non, Perle n’était pas là. Elle était

déjà partie aux Indes. Avec Simon? Euuuh. Elle ne savait pas exactement, mais, en tout cas, Perle ne serait pas là avant le printemps.

Comme j’étais bien et comme j’étais seul, en cette arrière-saison 1989. Bien parce que délivré de Perle. Seul parce que personne de ma famille ne voulait plus me voir. Personne. Ni mes parents ni ma petite soeur, pour qui sans doute le divorce représentait une dangereuse contagion. En face, on ne m’avait rien dit mais, dans les mois suivants, je ne serais invité ni à la Saint-Nicolas ni à nulle autre fête de fin d’année.
J’ai tâché, pourtant, d’avoir ma petite soeur au téléphone.
En vain. C’était le beau-frère qui répondait. Sec et expéditif: on pouvait toujours appeler la police parce que j’avais volé le bracelet – ou est-ce que je ne m’en souvenais pas?
Je l’ai remercié parce que grâce à lui je m’en souvenais très bien maintenant. Au même instant, je me suis souvenu aussi d’avoir gardé la clef de l’appartement de Perle. Puisque j’étais un voleur, pourquoi ne pas re-voler le bracelet d’Oma?
Alors, par un doux soir d’octobre, je me suis introduit dans l’appartement qu’occupait Perle dans sa ville universitaire.
J’avais garé la CX quelques rues plus loin, puis,
derrière un arbre, j’avais attendu la chute du jour. Pour une fois, la meilleure amie m’avait rendu service. Elle était sortie et quand son vélo avait tourné le coin de la rue, je me suis dirigé vers la maison.
Une fois à l’intérieur, je n’ai pas osé allumer la lumière. Heureusement la lune illuminait tout
A partir de là, tout le reste a été facile. Il fallait prendre comme point de départ la néglicence la plus froide, la plus indifférente. Et, sans coup férir, j’ai repêché le ?bracelet baladeur? dans un nid de poussière entre deux pantoufles d’homme qui moisissaient sous le lit de Perle.

Ensuite, j’ai glissé la clef dans une enveloppe sur laquelle
j’ai marqué POUR PETRUS. Oui, pourquoi pas? Le bracelet de ma grand-mère ne valait-il pas un nombre infini de clefs de cette sorte?

Comme j’étais seul et comme j’étais bien. L’automne couvrait tout d’une rafraîchissante rosée et d’une singulière promesse. Les arbres se dépouillaient de leur vie, tandis que la mienne lentement se transformait. Je ne savais pas encore ce qui se préparait, mais une chose était certaine: au loin couvait une aventure insoupçonnée et fulgurante.
Cela ne datait pas d’hier. Le lendemain de mon anniversaire, c’est déjà sur cette idée de l’horizon qu’on avait pu me voir partir. Et à présent, en automne, la présence que j’avais sans cesse sans cesse vu me défier, puis se dérober dans l’entrelacement des autoroutes, ne m’a toujours pas quitté.
Je suis toujours comme amoureux, sans savoir que je le suis réellement. Sous le charme d’un portrait-robot. Ne sachant pas non plus que c’est celui que je fignole depuis un an et qui recouvre déjà l’image de Perle. Mais je ne mets pas de nom, ne me demande pas ce que c’est. Pour l’instant, je me rends à peine compte de ce qui se passe. C’est simplement avec une mélancolie voluptueuse que je revis encore et encore ma course solitaire de cet été.
Et même aujourd’hui (1991), que je noircis ce feuillet, me souvenir de ce voyage, c’est toujours le revivre. Et toujours avec une nostalgie lancinante. Il suffit que je ferme à demi les yeux sur ma vieille carte routière écornée par l’usage et, de nouveau, j’entends la Lambada.

Et de nouveau, c’est Paris, Orléans, Limoges, Périgueux. Les mois de juin, juillet. Les départementales sur lesquelles je flotte d’un pays somnolent à l’autre. Je prends mon temps, tandis que l’horizon continue à me lancer des clins d’oeil. C’est charmant. Cela me fait de la compagnie. Je suis seul

et entouré en même temps. Toujours à la lisière d’une terre promise.
Toutefois, les Pyrénées, où je fais un peu de camping, me réservent une rechute. La Pobla de Segur, août 1989. Je me revois dans une cabine téléphonique donnant sur la rivière en bas. Lentement, je compose le numéro de Perle. Je pense que maintenant, avec le temps et la distance, je ne risque pas grand-chose.
Erreur. Dès que j’entends sa voix, je me mets à transpirer de grosses gouttes. Elle est un peu surprise et me demande ce que je veux.
Moi? Je ne sais pas. Lui raconter, enfin, mon voyage qui s’est, enfin, bien déroulé…
Eh bien, elle est contente pour moi.
Contente?
‘Oui, oui, ça me fait très plaisir,’ me dit-elle. ‘Tu vois, ça m’évite de me sentir coupable, donc de me fatiguer encore pour toi. Non, non, c’est très bien comme ça.’
J’ai l’impression que la rivière à mes pieds se met à bouillir et ne suis plus capable de prononcer la moindre parole. La tablette sur laquelle je m’appuie s’est transformée en plaque chauffante. Avec beaucoup de difficulté, j’avale ma salive, après quoi ma gorge est sèche et raide comme du cuir.
‘Bon je vais te laisser parce que je n’ai pas beaucoup de temps tu vois,’ ajoute-t-elle. ‘Alors je te remercie pour ton appel. C’est vraiment très gentil. Mais il faut que j’y aille maintenant.’
Elle doit être profondément satisfaite en raccrochant, m’appelant encore formellement (comme jamais auparavant elle n’avait fait) par mon prénom.
Instant de grande panique. Heureusement, dans le bar du camping, il y a des amis néerlandais de passage qui me font boire et me consolent. Le soir même nous pleurons à trois.
L’un à cause de sa femme qui l’a quitté pour se tuer à vélo peu de temps après. L’autre pour avoir été abandonné par une

fille dont il a su plus tard qu’elle s’était retrouvée, folle, dans un hôpital psychiatrique. Moi je ne sais plus. Perle, ma grand-mère, ma famille, et puis cet incessant appel de quelque chose qui ne se laisse pourtant pas encore arracher au lointain. Enfin je ne sais plus, je ne sais plus, mais tout cela fait mal, très mal. Entre mes omoplates, oui, j’en suis certain, suppure une plaie inguérissable et profonde. Voilà, du moins, ce que je dis, en les embrassant, à mes deux frères dans le chagrin.
A la lueur tremblante d’une bougie, qui rend nos ombres démesurément grandes, nous nous tenons les épaules, tandis que Jordi, le tenancier de l’établissement, pose sans arrêt des pichets débordant d’un rouge lourd sur notre table. Et nous trinquons, trinquons. Puis Jordi se joint à nous. Trinque et pleure aussi parce que son frère est mort, l’année dernière, d’une tumeur au cerveau. Il boit à la catalane, versant d’énormes rasades de vin dans les commissures de sa bouche ouverte et émet en même temps un interminable flux de mots catalans, anglais et castillans, entrecoupés de sanglots et de boutades.
‘Ah, je reviendrai sûrement ici, je reviendrai sûrement ici un jour,’ dis-je un nombre incomptable de fois de suite.
C’est exact. Un an après déjà, on me verra revenir, mais alors dans un état bien plus grave. Poursuivi par le souvenir de Lily et très désireux de m’écraser au fond d’une crevasse.

Le lendemain il fait lourd et la rivière sent l’égoût. Un peu vaseux, mes amis m’attendent à la terrasse. Moi je préfère ne rien sentir, mais dans ma tête il fait aussi lourd et moite que partout ailleurs. Et je me dis qu’il vaut mieux partir. Je règle Jordi et donne l’accolade aux deux autres. Ah oui, je reviendrai. Sûrement l’année prochaine. Pour boire encore. Et pour fêter nos retrouvailles. C’est promis.
Je me remets au volant et à l’instant où les roues de la CX raclent le gravier au pied de la terrasse, mes deux frères de

coeur lèvent la main. Mais à cause d’un nuage de poussière
jaune, leurs contours s’estompent tout de suite.
Et, juillet 1990, je reverrai seulement l’ami dont la femme avait péri à vélo. Il ne me consolera plus. Il est, à présent, remarié et mon histoire avec Lily le fatigue beaucoup (‘Dis donc, ça ne s’arrange pas, hein, avec toi’).
Quand je lui dis que je compte envoyer un télégramme à Lily pour la faire venir là, il haussera les épaules en disant:
‘C’est clair. Tu as envie de marcher pieds nus dans des barbelés. Je n’y peux rien. C’est ton affaire.’
Le télégramme n’a d’ailleurs jamais été envoyé et, quelques jours après, le texte a été jetécorbeille dans une chambre de grand palace à Barcelone. J’y suppliais encore Lily de répondre et de venir me rejoindre dans les Pyrénées, mais je savais que c’était peine perdue. Donc, de mon cri de détresse, il ne restait plus qu’une boule de papier dans une corbeille.

Mais ce n’est pas seulement la carte qui me fait revivre mon errance de 1989. J’ai aussi un minuscule carnet de bord non moins écorné. Je voulais écrire un récit de voyage que je n’ai jamais terminé par la suite. Pourtant, c’est toujours utile de prendre des notes. ExempleMardi 15 août. Péniblement, la CX grimpe vers Pont de Suert. Et lentement. Car à Pobla il n’y avait plus une goutte de super et le peu de normal que j’ai pris se consomme très vite. J’aurais pu retourner chez mes amis à la terrasse, mais non. Une fois qu’on a décidé de partir, on est si loin déjà. Et puis à l’horizon, en fait, c’est derrière les sommets qui m’entourent, que vibre à nouveau l’énigme qui m’attire depuis le début.
Pont de Suert. Une station-service, juste avant de tomber en panne. Goulument, je fais le plein et la CX poursuit sa déambulation vers je ne sais quoi. Je me laisse emporter, c’est tout. Un peu plus loin la route est prolongée par le tunnel de Viella et mon humeur chavire.
Je crois que c’est ainsi que je me représente la mort. On

circule sur deux voies étroites et mal éclairées par quelques
suspensions aux murs et on se fait, en plus, doubler
par un camion préhistorique et fantôme dans un tonnerre d’enfer. Ensuite, plus rien. C’est à dire: un voile noir traversé de rayures jaunes. Et un goût de mazout et d’asphalte dans la bouche. Mes parents pleurent. Perle leur envoie une lettre polie.
Arrivé en France, je respire et me dis que c’est vraiment un hasard si l’on ne meurt pas dans ce tunnel. S’ouvre maintenant un paysage idyllique, des routes serpentant par monts et par vaux vers la Dordogne. Le paradis, pour changer, et peu à peu j’oublie le tunnel de Viella.
Je me promets de retenir les noms des lieux par où je passe. Je ne peux pas encore savoir que désormais ils marquent l’itinéraire de ma perte: Montréjau, Lannemezan, Auch, Fleurance. Pour l’instant, leur poésie m’apaise, même si à Auch, je suis encore une fois en difficulté.
La rue principale est embouteillée à cause du 15 août et pendant une bonne demi-heure personne n’avance. Je me dis que je veux gagner Bergerac pour le soir, je dois bientôt reprendre de l’essence. Mais je n’ai plus un centime en poche, juste une misérable poignée de pésètes. En plus, les banques sont fermées. Finalement, je trouve à me garer en bordure d’une place de marché. Je me mets à marcher, dans une espèce de pâte ondoyante, dirait-on, après toutes ses heures sur la route.
Avec beaucoup de timidité, je me présente à la réception d’un hôtel, mon dernier eurochèque à la main. Je n’en attends pas beaucoup. Soit ce n’est pas accepté, soit on exige d’énormes commissions. Mais la dame à la réception l’examine avec bienveillance. Ou plutôt, c’est moi qu’elle regarde de la sorte.
‘Vous n’êtes pas Français, n’est-ce pas…’
‘Non, Hollandais.’
‘Ah, je m’en serais doutée. Mais – vous vivez en France.’
‘J’ai vécu. Je suis revenu en Hollande depuis six ans.’

‘Ah bon. Alors vous avez vu du pays, n’est-ce pas?’
‘Un peu, oui.’
‘Vous êtes bien modeste…’
Une blonde cendrée d’un certain âge, mais encore très jolie, avec une belle poitrine opulente et pointue. Elle me sourit et pose une main couverte de bagues sur mon poignet.
‘Ne vous inquiétez pas. On va voir ça pour vous, n’est-ce pas, hein.’
Dans mon pantalon se forme une boucle de fer qui grandit encore et encore contre le bois de la réception (un peu comme l’autre nuit, avec la fille aux haillons noirs). La dame doit le lire dans mes yeux, car elle ne bouge pas et, à l’endroit où l’année d’après je me trancherai une veine, elle me titille d’un ongle écarlate.
‘Ecoutez,’ dit-elle en roulant légèrement ses épaules à la manière d’une petite fille espiègle. ‘Autant abréger, n’est-ce pas. Je vais vous donner vos sous, moins, bien sûr, le prix d’une nuitée ici, n’est-ce pas? Comme ça vous pourrez, disons, vous reposer, n’est-ce pas, un petit peu… Avez-vous des bagages?’
‘Dans ma voiture…’
‘Eh bien, allez-les chercher, pardi! On ne va pas vous manger.’
Elle rit aux éclats. Mon coeur bat très fort et je me demande si mon sexe ne va pas éclater, là, sur place.
(Un temps, qui semble une éternité.)
Comme hypnotisé, j’entends un cliquetis de bracelets et de boucles d’oreilles. Je vois trembler un sein, grand comme un petit cochon rose. Je me vois me tuer dans un tunnel, ma semence couler entre deux fesses un peu fripées mais toujours dodues et avenantes et je m’entends demander:
‘Vous pouvez me donner mon argent, maintenant, s’il vous plaît? Je reviendrai, bien sûr, mais j’ai un peu soif et j’aimerais boire un verre quelque part.’
‘Mais oui, bien sûr. Tenez, les voilà, vos petits ronds et

n’oubliez pas de le boire, ce fameux verre, à ma santé.
‘Je n’y manquerai pas.’
‘Alors, à tout à l’heure, hein, jeune homme…’
‘A tout à l’heure, Madame.’
‘Appelez-moi, Véro
homme infirme gémissant derrière /sourire satanique
‘Et le petit nom de ce jeune homme si charmant c’est quoi?’
‘Paul. Paul Dekker.’
‘Paul… Hmmmmm, comme c’est joli. Allez, file, et reviens vite. Tu pourras, disons, manger ici… A tout de suite…’
‘A tout de suite, Véro…’
‘Ah, il est adorable!…’

Aujourd’hui à Delft, je peux encore me détester pour ce qui arriva ensuite.
Je ne suis pas retourné à l’hôtel d’Auch. Il était six heures et demie et, pour une obscure raison ou l’autre, je me disais que je n’avais pas une minute à perdre. Alors, j’ai
refait le plein et je suis parti en trombe, sur des routes, désertes à présent. Mon excitation durait pourtant. A bien duré jusqu’à un bourg nommé Lalinde, où je me suis soulagé dans le lavabo d’une chambre d’hôtel bien inférieure – mais peut-on être con! – à celle qui devait encore m’attendre à Auch. Je me reprochais surtout d’être, ainsi, demeuré sottement fidèle à Perle.
Alors, plein de rage, j’ai pris le téléphone dans le but de dire précisément à Perle que je ne lui téléphonerais plus. Mais elle n’était pas là et il ne me restait plus qu’à ouvrir un petit instant les volets pour étouffer ma fureur sous des ourlets d’oxygène. Dehors le jour tombait. Fraîche et violette la nuit est montée de la Dordogne.

Ainsi, on peut franchir horizon sur horizon, tandis que peu à peu le paysage se lisse sous une énorme main invisible. Le nord de la France, la Belgique, et puis les polders, les étendues où dans la brume des soirs de septembre flottent des vaches comme de petites taches d’encre. Un moulin ça et là. Et enfin, on arrive chez soi. Seul, mais accompagné de tous les horizons qu’on rapporte, du souvenir des innombrables ?hôtels de France? dégoulinant de lierre, de la lune qui à travers des persiennes venait tatouer un treillage bleu pâle sur les planchers et les couvre-lits.
Et de l’interstice qui sans cesse s’ouvrait et se fermait au

bout de n’importe quelle route.
paroles Lambada
Je me souvenais avec mélancolie de tout cela et, aujourd’hui, bientôt deux ans après, je m’en souviens toujours: d’Auch, de Montréjau – toute une litanie de noms de ville qui se chantent comme une longue plainte, pourtant pleine d’espérance, dans mon for intérieur. Mais j’ai surtout la nostalgie de mon ignorance: je ne savais pas encore que tous ces chemins menaient vers Lily.(Quelque part, le chemin du retour qui s’ouvre, bizarrement, sur une sensation de non-retour).

J’ai été cambriolé cette nuit. Côté arrière, où j’ai une idée de cabinet de travail, on a grimpé sur le balcon et brisé une des portes-fenêtres. Je n’ai rien entendu. Comme presque tous les soirs, j’avais rejoint un instant la fille aux haillons noirs sur son pont. Puis, je m’étais couché de bonne heure. Je dors au grenier et, au contraire de l’année dernière et de celle d’avant, je dors.
Qui est donc venu mettre mes cartons en désordre? Lily? Des amis à elle?
A disparu, en effet, la grande enveloppe FEVRIER – MAI 1990. Avec les photos, les lettres – et les billets de mille florins. C’est gênant. Impensable de porter plainte pour de l’argent de drogue, non blanchi, que j’avais volé moi-même. Mais ce qui est bien pire, toute trace de Lily a été ainsi effacée.
Enfin, toute trace… Il reste quand même les encriers de bronze.
Mais comment, au nom du ciel, m’a-t-on, m’a-t-elle retrouvé? Sans doute, c’est grâce à son côté ?missile Tomahawk?. Et puis, Delft, ce n’est pas très loin de la Haye. Quelqu’un a pu reconnaître ma silhouette dans la rue, me suivre jusque chez moi au bord du Voldersgracht. En tout cas, ce n’est pas un cambriolage conventionnel.
Me voilà, de nouveau, pauvre. Heureusement, j’ai, tout en pataugeant dans la boue, continué à lire et à traduire pour les éditeurs d’Amsterdam. A présent, hélas, il va falloir demander bien plus de travail. Remplir encrier sur encrier. Bacler traduction sur traduction. Des livres épais. Impossible, sinon, de demeurer dans le centre historique de Delft.
Pour le reste, je suis un peu inquiet. On n’ignore donc plus où je suis et comme cela me déplaît, j’ai appelé un menuisier qui a partout posé des verrous. Devant moi, maintenant, sa facture. A travers une odeur de sciure et de vieux tabac, il flotte encore autre-chose, un air subtil, dans la pièce.
Mais que ne l’ai-je senti ce matin? Carnet de bal. Lily. Je

ferme les yeux. Bien enserrée dans un survêtement sombre, une torche électrique à la main, elle marche sur mon balcon. Sur la pointe des pieds. Comme une panthère. Je vois qu’elle agit seule et ma peur tombe. Elle est revenue. Elle ne reviendra pas.

Comme presque personne ne sait où je suis, je ne reçois pas beaucoup de courrier. Des relevés de compte bancaire, des factures et, de temps en temps, pour mon travail, un livre.
Il arrive que Marouschka m’écrive mais c’est rare. Nous nous téléphonons plutôt et puis la présence de l’autre est toujours très sensible.
La fille aux haillons noirs m’écrit aussi. Enfin, elle m’a écrit une fois. Une carte postale, l’autre matin, sur mon perron. Une médiocre reproduction de La vue de Delft. Cassée, en plus.
Merci pour ton cognac et l’excellente soirée –
Le reste du message ondoyait dans deux ou trois grosses gouttes de pluie et je me suis demandé comment elle avait fait pour rater ma boîte aux lettres… Ou est-ce le courrier lui-même, qui aurait du mal à me trouver?
Pourtant, ce matin, un envoi assez complexe est venu me surprendre. Une enveloppe épaisse contenant une carte postale et une enveloppe empreinte de l’écriture de Lily. Le tout était d’abord allé à mon ancienne adresse dans l’est, ensuite à une mauvaise adresse à Delft, avait été confié aux bons soins de la poste néerlandaise qui avait su, enfin, me dépister.
La lettre de Lily avait, de plus, fait l’Espagne, les Pyrénées, Lerida, La Pobla de Segur.
Je laisse de côté la carte postale (Barcelone: Sagrada familia, Plaza de Catalunya, vue sur le port, etc.) et montant mon escalier d’une démarche molle, je lis:

La Haye, le 18 juillet 1990
Mon amour,

j’ai bien reçu ton télégramme qui m’a fait très peur. Pourquoi tu t’es mis dans un tel état?
Toi aussi tu me manques mais ce n’est plus possible.

N’empêche que si tu veux, on peut bien se revoir.
En ce moment, je déménage toutes mes affaires et la semaine prochaine, je pars avec des copains, faire un tour de yacht du
côté de l’île de Mayorque.
Tu sais, ce que j’adore faire sur un bateau, c’est me laisser bercer par le vent et puis m’endormir en écoutant la mer. C’est merveilleux.
Bon. Je te laisse maintenant. En septembre je t’enverrai mes nouvelles coordonnées.
Je t’embrasse (à ma manière que tu aimes tant) Et calme-toi un peu!

Lily

P.S. Je suis toujours aussi chaotique. Alors dis-toi bien que je ne suis pas un cadeau.

L.

Arrivé au milieu de l’escalier, je me surprends à parler tout seul:
‘… oui, merci de me rappeler que tu n’es pas un cadeau mais un fardeau même si tu n’es pas là. Mais je m’estime surtout heureux de ne pas avoir reçu ton petit mot dans les Pyrénées car je suis sûr que te connaissant avec ton histoire de copains et de bateau je ne me serais pas sectionné les artères mais je me serais carrément égorgé, si du moins je ne m’étais pas déjà donné en amuse-gueule aux vautours dans un ravin…’
Dans la pièce cambriolée hier, je m’installe à ma table de travail, me verse un peu de café et grignote une tranche de pain au Gouda. Ce n’est pas de la rage, ni même de l’amertume. Juste un pincement au coeur, qui – je l’ai appris jadis à l’école – n’est qu’un muscle creux. Et voilà où meurt déjà mon reproche.

Maintenant la deuxième partie de mon courrier. La carte de
Barcelone, avec au recto, une missive qui me fait rire aux larmes. C’est du charabia. De l’espagnol entrecoupé de mots français (mais c’est peut-être du catalan). Je lis néanmoins:

Hé coño!
(=Querido Paul)
(… este Paul…)

Como tú hemos bebido Torres, Torres, Torres.
Estamos borrachos y al mísmo tiempo estamos pensando en tí.

Suit un fragment illisible, mais il est clair à présent que c’est Jordi qui m’écrit, avec l’officier de police de Barcelone. Ils cherchent à m’expliquer qu’ils sont des frères et que le monde est petit. Jordi avait laissé dormir la lettre de Lily dans un tiroir du camping jusqu’au moment où – ce soir (Noël) – son frère policier lui avait parlé d’un Hollandais qui était venu se suicider à Barcelone. Alors tomando copas il s’étaient dit que c’était peut-être moi et, petit à petit, leur puzzle s’était complété: este Paul. Muy simpatico pero demasiado sentimental, demasiado corazón, no?…

La fin est écrite, verticalement, sur les deux côtés:

Nos acardarémos siempre de tí y de tus ‘historias de un
amor’ (uno cada año, no? Piensas volver y hacer otra tontería este verano? Entonces, bienvenido, hombre!)
Feliz año nuevo! Abrazos y foc al aigua!

Los dos hermanos
Jordi y Luís Collegats

J’aime bien ce genre de cynisme, qui n’est pas cynique mais chaleureux/tendre. Ainsi, un soir de beuverie, de sanglots et de fou

rire, deux montagnards lointainsfrères ont pensé à moi. Tous deux m’avaient déjà consolé une fois. Jordi en 1989, en voulant bien pleurer avec moi et les deux autres. Luís en 1990. Il ressemblait à Fidel Castro et avait fredonné La historia de un amor pour moi. Maintenant, ils m’écrivaient parce qu’ils se souvenaient de moi. Et me consolaient, sans le savoir, une troisième fois. Deux montagnards qui s’embrassent au fond d’une caverne et dont l’ombre immense recouvre le souvenir de Lily. C’est la nuit de Noël. Les femmes et les enfants sont déjà au lit. Euphoriques, les deux frères. Car ils revivent le passage d’un seul et même Hollandais que le hasard avait déposé sur leur chemin et qui, ce matin, digère un petit déjeuner et un courrier un peu lourds, en souriant.

Toujours 1989. L’automne, cette brève mais bienfaisante sensation d’équilibre quand le jour égale la nuit, la nuit le jour. Ensuite la grande migration des oiseaux et le calme et le silence après.
Le pouls du monde, cependant, battait de plus en plus vite. De l’est s’échappaient d’énormes courants d’air. En novembre, Berlin voyait s’ébrécher son Mur. Et un peu plus tard, au seuil de l’hiver, les démons de Bukarest étaient déjà anéantis. Moi, j’étais toujours aussi bien, toujours aussi seul. Je ne subissais plus l’inconfort d’un mariage qui n’en était pas un et puis c’est palpitant de se savoir seul au milieu d’un univers immense qui bouge. (Ainsi du mien)
Pour le reste, je traînais dans les cafés et tâchais de terminer mon récit de voyage. Quand il pleuvait, je restais chez moi en robe de chambre et buvais du thé en mettant mon carnet de bord au propre.
Un malaise pourtant. Difficile à expliquer. J’avais jeté les boules de vêtements de Perle dans une armoire et entre mes omoplates cuisait, à présent, une étrange douleur. D’autre part, je dormais de plus en plus mal. Parfois, pas du tout.
Ce qui, en fait, datait déjà de la mort de ma grand-mère, mais, cet automne-là, ma peur dans le noir semblait s’aggraver de jour en jour, de nuit en nuit.
Du moins, si je ne buvais pas.
Car, en ville, penché sur mes notes, on me voyait quand même souvent siroter du bon cognac. Vaseux. Jamais vraiment éméché.
Mon corps se rétablissait tandis que mon âme se reposait. Ou plutôt: s’enroulait dans des draps de plus en plus moites.
Pour toute compagnie, j’avais le souvenir et le regret de la blonde cendrée de Villeneuve-sur-Lot et des piles de magazines pornographiques dont les pages s’agglutinaient entre mes doigts. A ces fantasmes était mêlé aussi le portrait-robot de femme opulente que je fignolais depuis un an. Et même si, dans ma tête, l’écran de projection restait vide, je ne m’en sentais pas moins amoureux. Voilà l’arrière-saison et l’hiver

de ma trente-septième année. A l’âge d’être père de famille, je vivais encore un ermitage d’adolescent.

Le revers de mon malaise s’appelait euphorie. J’allais donc, enfin, rencontrer quelqu’un qui serait capable de désenclaver l’horizon pour moi. Il fallait considérer ma folle envie à Villeneuve-sur-Lot comme un signe avant-coureur. La prochaine fois – j’en étais certain – la chose serait consommée. Il se produirait alors une liaison chimique entre l’énigme et le portrait-robot.
Cette conviction était encore affermie par les cartes de Marouschka. Seulement Marouschka ne cessait de me prévenir et moi je ne voulais rien savoir. C’est à dire que je n’entendais que ce que je voulais entendre: j’allais rencontrer quelqu’un et ma vie allait changer – tout allait changer. Cependant, quand elle me répétait que la rupture avec Perle n’était pas innocente, je ne l’écoutais plus. Perle, c’était de l’histoire ancienne, et puis, les cartes pouvaient se tromper, non?
En plus, vers la fin de novembre, une perspective totalement inattendue s’était ouverte. En remettant quelque traduction ou note de lecture, j’avais mentionné mon projet de récit de voyage aux éditeurs d’Amsterdam. L’un d’eux m’avait dit:
‘Mais c’est une excellente initiative, monsieur Dekker. Montrez-nous donc votre manuscrit, aussitôt que vous l’aurez terminé. Hein. Puisque vous êtes du bâtiment…’
Il y avait ajouté que la semaine du livre 1991 serait placée sous le signe du voyage. Il suffisait donc de travailler et je serais, enfin, quelqu’un. Pour le reste, il suffisait d’attendre. Mon scénario, en effet, était définitif maintenant: auteur de récit de voyage rencontrerait femme du monde.
Rafales de pluie, de vent. Assez tiède la fin de l’année, mais peut-être étais-je (cognac toujours aidant) anesthésié par mon attente euphorique. Et n’oublions pas non plus le dîner dansant de la Saint-Sylvestre, organisé dans un château

de l’Ardenne belge.
Féerique ce réveillon, en compagnie de Marouschka, qui sortait d’une complication sentimentale et qui avait besoin de son frère de Gouda pour se détendre. Une photo devant moi, ce soir. Nous dansons, avec de larges sourires mondains, ma soeur de lait (un peu sceptique tout de même) dans une longue robe bleu ciel. Moi-même vêtu de mon smoking. Derrière nous, je vois l’orchestre et, de nouveau, j’entends la voix voilée que l’on distinguait à peine du saxophone

The shadows falling
Spread their mystic charms
In the hush of night
When you’re in my arms
I feel your lips
So warm and tender
My one and only love…

C’était la répétition générale.

Prendre ses désirs pour des réalités n’est qu’un jeu anodin. Les matérialiser, en revanche, voilà une entreprise dangereuse. Nous n’y survivons pas nécessairement, ou seulement, en acceptant une victoire à la Pyrrhus. Cela arrive souvent et c’est ce qui allait aussi m’arriver, après que j’eus déposé Marouschka à Bruxelles, à la gare du Midi, par un morne premier janvier 1990.
Une fois revenu aux Pays-Bas, à bord de la CX qui semblait survoler les autoroutes désertes, je me suis mis à attendre. Allongé sur le canapé avec un livre. Accoudé à un bar, buvant cognac. Veillant jusqu’à l’aube, les yeux ouverts, la langue pâteuse. Dans un calme trompeur, ‘le silence avant la tempête’, dit-on en néerlandais. Se préparaient, en effet, des intempéries.

A cette époque-là, j’ai vu aussi un film, intitulé ‘Les sorcières d’Eastwick’. Film assez significatif. Une fable, presque. Il s’agit de trois femmes qui, sans se rendre compte de leur désir violent, s’attirent, par une nuit d’ouragan, un voisin mystérieux et pervers. Par la suite, tout porte à croire qu’elles ont invoqué un diable (admirablement joué par le démoniaque Jack Nicholson). Vers la fin, quand l’individu se trouve avoir enfanté les trois voisines, il devient, pour le moins, encombrant, mais, utilisant sa propre sorcellerie, les femmes arrivent à se débarrasser de lui et, dans une grimace hideuse, l’on voit son visage se gonfler, se gonfler. Puis son crâne explose.
Surtout le début de cette histoire est intéressant. N’avais-je pas fait la même chose que les trois voisines? Pendant des mois et des mois, j’avais été amoureux sans savoir de qui. Et à peine rentré chez moi, le jour de l’an, je m’étais mis à attendre. Attente bientôt récompensée, en plus. A la fin de janvier, quand les courants d’air du monde s’étaient transformés en tempête. Cette nuit-là, j’ai entendu le vent tirer sur mes portes, ouvrir ma boîte aux lettres, siffler dans la descente, pleurer dans la gouttière. Et j’ai senti une présence. Elle rôdait autour de ma maison. Etait-ce une diablesse?

Rentrée au nid la tempête, le lendemain matin, mais apocalyptique le soir, plein d’objets et d’êtres volants. Je m’étais réfugié dans un bar incrusté dans les remparts de la ville. Un café sombre, où j’avais bu pas mal de cognac ces derniers temps, et où je pouvais tenir des heures et des heures.
Un peu avant minuit, la porte s’est ouverte. Personne, d’abord. Rien qu’un souffle amenant des gouttes de pluie. On entendait claquer l’enseigne de bois contre les pierres du rempart, tandis que dans la rue, quelqu’un criait:
‘Fais gaffe!… Fais gaffe!…’

C’était pourtant plus qu’un coup de vent. Deux dames sont
entrées. Mi-femmes, mi-animales, aurait-on dit. Sûres d’elles, indéniablement, mais à la démarche incertaine, comme mettant pied à terre après un long tour de bateau, et aux pupilles bizarrement dilatées.
Tout le monde avait levé la tête, pour se replonger, tout de suite après, dans son verre.
D’une souplesse féline, elles se sont glissées sur deux tabourets. L’une d’elles, cheveux roux et lisses, à côté de moi. L’autre, moulée, comme une guêpe, dans du velours noir, les cheveux bruns et bouclés, a pris la parole:
‘Bonsoir, vous avez du calvados?’
Commande bien cosmopolite dans ce chef-lieu de province néerlandaise. Je ne sais pas ce qui m’a pris. J’ai sursauté et lancé, avant même que le patron du café ne réponde:
‘Bien sûr, mais c’est malheureusement un calvados qui a moins de cinquante ans. Il faut donc nous pardonner…’
Tout le bar a ri. Le patron inclus.
‘Aah, bon…’ a dit la brune, dans un roulement d’épaules qui, pour moi, signifiait que ces dames avaient trouvé à qui parler.
Suivent les présentations. A côté de moi: Evelyne. L’autre (regard tour à tour trouble et vitreux) s’appelle Lilian Kweksilber. Lily, pour les intimes.
‘Paul Dekker.’
‘Enchantée.’
Nous nous serrons la main.
‘Alors, ce sera un calvados et un Périer. C’est possible?’
Elles demandent, en plus, deux pailles, qu’elles immergent dans leur calva. Maintenant, le patron fronce les sourcils. Mais déjà Lily a détendu l’atmosphère, en complimentant
son établissement, cependant qu’Evelyne engage la conversation avec les autres.
Et bientôt, les deux sirènes ont empli tout le bar de leur présence: parfum grisant, bavardage à l’accent rond et facile

de la Haye, fumée épaisse et bleuâtre venant de cigarettes
dorées. Sans trop savoir ce que je veux dire, je m’écrie, coup sur coup:
‘Voilà, au moins, des dames qui ont une manière civilisée de penser en avant!’
Il se trouve que la fille nommée Evelyne est en visite chez Lily, à Hellendoorn, en pleine campagne saxonne. Ce qui, à mon avis, est, pour le moins, insolite. Qu’est-ce que deux femmes du monde viennent chercher dans un ?trou? comme Hellendoorn?
‘Nous y explorons ?la scène?,’ répond Lily, en jetant, dans un éclat de rire, ses boucles noires en arrière.
Par la suite, je la verrais encore souvent s’esclaffer de la sorte et cela m’émouvait toujours. Peut-être pas autant que cette première fois, mais jamais je n’oublierai ce détail, bien d’elle, bien de Lily.
‘Ah bon? Et en quoi consiste alors la ‘scène’ de Hellendoorn?’
De nouveau, c’est Lily qui répond.
‘Il y a deux cafés. Les paysans du coin viennent se saouler la gueule là. En plus, ils parlent un patois que je ne comprends pas. C’est très intéressant.’
‘Mais bon,’ se reprend-elle, voyant que je ne bronche pas. ‘A la vérité, je suis en train d’y monter une boîte de produits homéopathiques. Et: je vais devenir riche! En fait, je le suis déjà, mais je vais le devenir encore plus…’
C’était donc elle. J’ai bafouillé:
‘Ah bon… mais… comment… comment comptes-tu faire?’
‘Eh bien, c’est déjà comme si c’était fait. J’ai développé un produit – ‘
‘Ce n’est d’ailleurs pas nous qui en avons besoin,’ lui a coupé la parole Evelyne.
Toutes deux riaient aux éclats. Lily, jetant encore ses boucles noires dans sa nuque. C’était pourtant elle qui se reprenait la première, devant mon air sûrement très niais.
‘Laisse-moi t’expliquer. Non, on se calme, Evelyne!’
Evelyne avait mis une main devant sa bouche, dans un pénible

effort d’étouffer son fou rire. Elle en pleurait presque, la pauvre.
‘Alors,’ a dit Lily, ‘c’est un produit… un produit contre ce qu’on appelle le vaginisme, tu vois?’
Est-ce que je vois? J’entends résonner ses paroles: tu vois… tu vois… vois… – ois… Visage de Perle, une fraction de seconde. Dans une mosaïque horrible, elle me crache dessus, avec une langue ressemblant à une crotte de chien. Puis, tout s’effrite, sous la pression d’une main qui se pose sur mon bras.
‘Eh bien, qu’est-ce que tu en penses?’ me demande Evelyne.
‘Pas bête du tout, hein, ma copine!’
Lily sourit, en dodelinant légèrement de la tête. Nous avons déjà bu beaucoup.

Le reste de la soirée, c’est du brouillard. Brume duveteuse de fumée et d’alcool. Pourtant, aujourd’hui, les détails affluent – comme si c’était hier soir. Je me revois sortir du cabinet et m’arrêter, sur le palier, devant les toilettes des femmes. Silhouette de Lily. Guêpe plantureuse, en train de se mettre du rouge à lèvres. Je lui dis que son produit homéopathique m’intéresse beaucoup.
‘Parce que tu souffres de vaginisme, toi?’
‘Non, non. Enfin, indirectement, oui, j’en souffre. Je veux dire mon ex-femme… Ton produit aurait fait son affaire, peut-être…’
‘Et la tienne,’ dit-elle, les yeux écarquillés, se concentrant sur une des commissures de sa bouche. Et comme je m’apprête à redescendre au bar:
‘Mais non, rentre.’
Je la sens, elle et son parfum grisant dont je saurai plus tard qu’il s’appelle ?Courtisane?, et le sang me monte au gland, tout comme cela m’était arrivé quelques mois plus tôt, à Villeneuve-sur-Lot. Un peu embarrassé, je risque:
‘Quel est le nom de ton produit?’

‘Vagicon…’
‘Et tu comptes te lancer sur le marché international?’
‘Bien sûr…’
‘En France aussi?’
‘Mais oui. Pourquoi pas?’
Elle restait concentrée sur sa bouche et se regardait maintenant de profil, du coin de l’oeil.
‘Parce que, parce que, Vagicon – tu ne pourrais pas en France.’
‘Ah bon. Comment ça?’
‘Ça ne fait pas… Ça ne fait pas très élégant, tu sais.’
‘Tu parles français?’
‘Oui.’
Elle avait rangé son bâton de rouge à lèvres et me regardait maintenant en face. Lèvres rose fuchsia. Visage blafard et irréel sous le néon des toilettes. Elle semblait intriguée par ce que je venais de dire.
‘Qu’est-ce que tu proposes alors?’
‘Je ne sais pas moi. Peut-être que – ‘
‘Oui?’
‘Oh, je n’y connais rien, en fait, mais peut-être que… que ?Vagiclef? serait un bon nom pour ton produit…’
Elle n’avait même pas besoin de réfléchir.
‘Vagiclef, tu dis? Oui, pas mal! Mais alors…’
Elle me souriait de ses lèvres en forme de corolle.
‘Mais alors, mon grand, on va le faire ensemble, non?’

31 janvier
Chère Lily,
Fort sympathique, notre rencontre hier. J’espère que tu es bien rentrée à Hellendoorn.
Un de ces jours, je passerai sûrement faire connaissance
avec ?la scène? de là-bas. Si, de ton côté, tu désires savoir ce que moi je fais dans la vie: j’écris, en ce moment, un récit de voyage et j’aimerais bien te le montrer.

A bientôt, peut-être, de te lire.
Amicalement

Paul Dekker

Pressentant je ne sais quel péril, j’ai quand même hésité un instant devant la boîte aux lettres. La langue pâteuse et les tempes meurtries, je revivais nos adieux de la veille. Je la revoyais chancelant dans sa canadienne sur la marche séparant le bar du reste du café. Les yeux encore plus vitreux que quand elle était entrée. La grande amie Evelyne pendue au cou du patron. Lily, qui esquivait mes baisers d’ivrogne, tout en notant son adresse sur un rond de bock. Je me demandais si elle aussi se rappelait tous ces détails et, finalement, j’ai glissé l’enveloppe dans la fente. Il faisait gris et très humide ce matin du trente et un janvier mille neuf cent quatre-vingt-dix. Partout des tuiles brisées, des branches. A certains endroits même, des troncs d’arbres, qui barraient la route au trafic. Mais la tempête dormait dans sa tanière et je ne pensais déjà plus à ce qui était arrivé dans la nuit.

C’est qu’une obsession faisait tâche d’encre dans ma tête et, le soir du même jour, j’ai téléphoné à Perle.
Pendant des mois et des mois, j’avais toléré l’odeur fade de ses boules de vêtements dans mes placards. Mais, ce jour-là, tout d’un coup, je n’en pouvais plus. L’effet de l’alcool sans doute. Et puis, c’était la fin de janvier, le moment de son retour probable.
D’abord, personne ne répondait, mais vers onze heures et demie quelqu’un a décroché. Perle. Par miracle. Parlant d’une voix absente.
‘Ah, c’est toi… Qu’est-ce que tu deviens?’
‘Ça va, merci. Dis donc, est-ce que tu peux venir récupérer tes affaires maintenant que tu es revenue? Disons: demain ou après-demain?’

Un temps.
‘Oui, oui. Si tu y tiens. Ce sera fait. Ce sera fait.’
‘Qu’est-ce qu’il y a? Tu as une voix bizarre.’
‘C’est à cause du décalage. C’est loin l’Indonésie, tu sais…’
‘Eh bien, on en apprend tous les jours.’
Silence. Elle doit se dire que je n’ai pas changé et qu’elle a eu raison de me rayer de son existence.
‘Alors, demain deux heures?’ dis-je.
‘Oui, oui, si ça peut te faire plaisir…’
‘Alors, à demain.’
Pas de réponse. Un déclic, suivi par la sonnerie fébrile d’une ligne occupée.

Personne, le lendemain, à deux heures. Ni à deux heures et demie. Ni à trois heures. Et vers la fin de l’après-midi, les cartons débordant de jupes et de pulls attendent toujours dans l’entrée.
Je prends donc le téléphone et tombe, non pas sur Perle, mais sur sa pustulente et meilleure amie. Celle-ci n’est, évidemment, au courant de rien (ou ne veut rien savoir) et me demande de saluer Petrus, s’il venait avec Perle. Je lui enjoins d’aller se faire voir et raccroche, d’un coup sonore, en plein début de feinte surprise.
Les mains qui tremblent, je vide les cartons à l’arrière de la CX et m’installe au volant.
La tempête se tient tranquille. Bien dégagées les routes,
qu’aucun tronc d’arbre ne bloque déjà plus. Ça et là, on voit des travailleurs, avec des couteaux-scies, qui affrontent d’énormes touffes de branches emmêlées. Dans ma tête,
petit à petit, un calme glacial.

Cela fait drôle de revenir sur des lieux qu’on croyait ne jamais revoir. Surtout s’ils n’ont aucun attrait pariculier, comme le quartier bien net des parents de Perle. En y garant

la voiture sous un arbre, je n’éprouve aucune nostalgie, mais, dans mon souvenir, revient, très transparent, le Noël d’il y a cinq ans, quand j’avais claqué la porte sur le réveillon et la vaiselle de la famille. Me revient aussi le soir d’été où l’on m’avait prié de venir rendre des comptes. Voilà plus de quatre ans de ces histoires. Rien n’a pourtant changé ici. Chaque chose à sa place. Jardins bien entretenus. Voitures d’une propreté miroitante. La froideur calviniste de province.
La mère m’ouvre. Elle non plus, à quelques kilos, à quelques pattes-d’oie près, n’a pas changé.
‘Non mais. Je crois rêver.’
‘Je viens rapporter les affaires de votre fille.’
Petit sourire satanique. On dirait qu’elle mastique son triomphe.
‘Non, non, non, non, non,’ psalmodie-t-elle d’une voix mielleuse. ‘Tu vas, sagement, comme un petit garçon, attendre qu’elle vienne les reprendre chez toi…’
‘Bon,’ lui dis-je. ‘Très bien.’
Derrière moi, la porte se referme. Les tempes palpitantes, je retourne à ma CX. Je la vois qui m’épie par la fenêtre. A côté d’elle, la forme sombre de son mari. J’extirpe, de la voiture, les boules de laine et de coton appartenant à Perle et me déplace, de nouveau, vers la maison de ses parents.
Je m’introduis dans le jardin de devant, où je dépose les masses molles qui m’ont, pendant trop longtemps, tenu compagnie. Ensuite, de mes pieds, je les dirige vers un petit miroir d’eau situé au milieu du gazon.
La mère de Perle sort en courant, au bord du crachat qui lui est particulier, postillant déjà très fort:
‘Non mais. Non mais. Qu’est-ce que tu fais? Si tu continues, j’appelle la police! Je ne veux pas de ça chez moi, tu entends? Je ne veux pas de ça!…’
Mais je continue. Donc, elle rentre et cognant sur sa fenêtre, elle me montre le combiné du téléphone, qu’elle

brandit, agite, comme une arme redoutable. Je lui envoie un baiser et avec la pointe de mes chaussures, je pousse les vêtements de Perle dans l’eau.
Devant moi, aussitôt, une espèce de mare de bouse de vache, dans laquelle, une à une, tout comme des bulles de lave, les boules d’étoffe remontent à la surface. Lourdement. Dans un bruit spongieux. Répandant une odeur cloacale qui, en cet instant priviligié, me grise comme un délicieux parfum.
Une voix, cependant, me tire de mon extase.
‘Mais où tu te crois, Paul?’
Je me retourne et regarde droit dans les yeux de cheval fidèle du père de Perle. Il n’est pas en colère, mais secoue tristement la tête.
‘Eh bien, elle ne va pas être contente, notre bijou. Quel gâchis…’
Je ne sais que lui dire. Heureusement, lui aussi a du mal à s’exprimer. Il arrange un peu son lutin de porcelaine et son moulin en miniature que j’ai failli renverser, puis me sourit sans joie. Les mains dans les poches. C’est seulement au bout d’un long moment qu’il risque:
‘Ça va, sinon?’
‘Pas très fort, en ce moment,’ lui dis-je.
‘J’imagine, oui…’
Derrière la fenêtre, la mère de Perle, qui s’est remise à cogner avec le combiné du téléphone et que nous entendons brailler de manière insonore:
‘Mais ne lui parle pas, Kees! Mais es-tu donc devenu complètement fou, Kees?’
Ensuite un lointain hurlement de sirène.
‘Tu ferais mieux de partir,’me dit-il. ‘La police va arriver.’
‘Eh bien, elle va rire, la police.’
‘Moi pas.’
Alors, pour le rassurer, je lui tends la main. Sa femme, entre-temps, a recommencé à cogner et à cracher sur ses vitres

et, à travers cette image, j’ai revu Perle, le trou noir de sa bouche, quand elle m’injuriait.
Sur le chemin du retour, une voiture de police hors d’elle.
Quel forfait avais-je commis? Cela devait ne pas être si simple, car aucune poursuite judiciaire n’a eu lieu.
Turbulente, cette fin de journée. Non pas l’apocalypse de l’avant-veille, mais le vent soufflait fort et mon pare-brise était zébré de pluie. Au bord de la route, près de chez moi, encore deux ou trois silhouettes de bûcherons. Avec leurs dents monstrueuses, ils se frayaient un passage à travers des noeuds de bois inextricables.

Perle, comme prévu, au téléphone, deux ou trois jours après.
‘Mais qu’est-ce que tu as fait? Qu’est-ce que tu as fait?…’
‘On avait rendez-vous, je crois, et toi tu n’es pas venue, je crois.’
‘Mais tu ne comprends donc pas que c’était à cause du décalage d’horaire?!…’
‘Non, je ne comprends pas. D’ailleurs, es-tu bien sûre qu’il ne s’appelle pas Petrus, ton ?décalage d’horaire??’
‘Ah, parce qu’en plus tu fais le malin. Et tu crois que ça va se passer comme ça, hein, Paul?’
‘Oui, Perle,’ lui dis-je d’un ton angélique. ‘Comment
veux-tu que ça se passe autrement?’
Je n’ai pas eu besoin de raccrocher le premier. Je me sentais vide. Au creux de mes omoplates, de nouveau,
cette étrange douleur, rendue plus vive qu’avant par un couteau invisible. J’ai passé toute l’après-midi, jusqu’à la tombée du jour, debout devant ma fenêtre. Dehors, les arbres se courbaient, comme des promeneurs, qui n’avancent plus à cause d’un vent contraire.

Ainsi, toujours partagé entre malaise et attente, je continuais à traîner dans les bars. Désormais, ma vie c’était

mon récit de voyage et le statut que la publication du manuscrit me procurerait. Je croyais à une sorte d’automatisme. Puisque on me l’avait demandé! En outre, on voulait m’envoyer à Paris, vers la fin de février, pour une affaire de droits d’auteur. J’allais donc franchir le seuil d’une grande maison du septième arrondissement nommée ?le temple de la littérature?. Ça, c’était autre-chose que de vendre des policiers d’occasion à la porte de Vanves, comme je l’avais fait, dans les années soixante-dix, l’époque de ma ?bohème?. Et même si c’était un un simple travail de trait d’union, j’y voyais l’augure du tour grandiose que prendrait, enfin, mon existence.
Mon livre, cependant, se transformait de plus en plus en traité philosophique sur la notion de voyage. Mon propos était que le monde connaissait partout un même intérêt. Ensuite, je distinguais deux types de voyageurs: le voyageur vertical et le voyageur horizontal. Etait horizontal celui qui ne courait la planète que pour aller loin, en Indonésie, par exemple. Vertical celui qui était capable d’approfondir un endroit, avachi sous un platane, sirotant du pastis avec les gens du coin. Oui, n’importe où, l’aventure ne demandait pas mieux que d’être mise à nu par un voyageur vertical. La preuve: mon membre raide devant la quincagénaire cendrée et plantureuse de Villeneuve-sur-Lot. C’était là un des noyaux durs de ma théorie. En somme, je voulais dire (je crois) que nous n’étions pas davantage au monde que le monde était en nous et que c’était donc inutile d’aller à Djakarta pour perfectionner là son orgasme.
A cette griserie intellectuelle s’ajoutait immanquablement celle du cognac. On me voyait toujours écrire, solitaire, accoudé à un bar. Ce n’était, d’ailleurs, pas de la griserie; plutôt, j’estimais, une lucidité grandissante. Et je n’étais pas seul, puisque j’étais habité par l’horizon, derrière lequel le vrai monde attendait d’être dévoilé. Il suffisait d’être patient et attentif et chaque mot écrit serait un

nouveau coin du voile de soulevé.
Mais Marouschka avait eu raison. La rupture que je venais de vivre était loin d’être innocente et, de temps en temps, j’avais des rechutes sentimentales qui me faisait douter de tout. Qu’était-ce donc que ce vaniteux projet de récit de voyage? Pourquoi encore vivre? Où est-ce que j’allais désormais? Au crépuscule du samedi dix-sept février, je traversais la place du marché et me disais qu’il me fallait sortir du roman dont j’avais vécu la fin et entrer dans un autre roman. Pensée sûrement inspirée par mon ambition de cette période, mais, déjà depuis toujours, j’avais considéré les étapes de ma vie comme des livres.
Fumeuse, sans trop de vent, la nuit monte de la rue. Le marché est en train de fermer. On recharge des camionnettes, cependant que des tracteurs emmènent les tréteaux. Les derniers bouquets de fleurs sont vendus presque pour rien. Dans ma bouche, le goût océane du hareng que je viens d’avaler. Partout, sur les trottoirs luisent encore des écailles. Fermer le livre. Entrer dans un autre livre. Submergé par une mélancolie profonde, je siffle une romance, jamais entendue, que je connais pourtant par coeur, et monte le perron du café incrusté dans les remparts.
Beaucoup de gens attablés. Leurs achats par terre. Le bar est plein aussi.
‘Tiens, le voilà quand même,’ dit le patron.
Sur quoi je vois Lily Kweksilber, moulée, cette fois-ci, dans du velours ocre, qui se retourne sur son tabouret, avec des pupilles beaucoup plus claires que la première fois.
‘Ah, quand même…’ me dit-elle, m’embrassant sur les deux joues, me grisant aussitôt de son parfum. ‘Alors, c’est quoi, ce récit de voyage dont tu parles dans ta lettre? Je ne connais rien aux belles lettres, mais je veux bien le lire, puisque c’est toi qui l’as écrit…’
Coquin petit rire. Mouvement d’épaules presque imperceptible. Je reste debout au bar et commande un campari

pour elle, une bière pour moi, incapable, pour l’instant, de
dire des choses cohérentes.
Nous levons nos verres et trinquons. Alors, ce récit de voyage? Elle avait beaucoup voyagé et mon point de vue l’intéressait beaucoup.
Je commençai donc mon exposé. Un peu timide, d’abord. Mais bientôt emporté par ma propre théorie, je lui expliquai que tout tournait autour de la notion de profondeur ou de ?verticalité?. Par là, il fallait entendre tout l’historique du terroir et tout ce qui s’en manifeste à nos sens: fromages, eaux de vie, moustaches de petites vieilles, batailles – vraiment n’importe quel mètre carré du monde était gavé de significations ?verticales?. Par conséquent, on devait développer une méthode de voyage, basée, en fait sur une patience d’archéologue, afin de mettre à nu chacune de ces significations.
Lily buvait. Mes paroles. Son campari. Le regard tour à tour embué et étincelant, sa main droite toujours sous la mienne. Je lui promis de lui lire l’épisode de Villeneuve-sur-Lot, pour illustrer l’idée qu’on pouvait très bien parfaire sa connaissance du monde, en bandant devant une réception d’hôtel.
Elle riait. Elle était tout à fait de mon avis.
‘Oh oui, comme je te comprends! Tu sais, l’année dernière, je suis allée en Thailande et ce soir je rejoins un ami avec qui on va écouter le concert de nuit d’Eric Clapton. C’est aussi bien…’
Sa réaction me déroutait un peu. La paume de ma main était devenue moite et je l’ai, un instant, retirée. Que penser? Que dire? Lily a redemandé à boire. Puis la conversation a obliqué vers nos Pays-Bas: les plaques de mazout dans la dune derrière Scheveningue, la mer polluée, tous les oiseaux, tous les poissons morts… A son avis, c’était vraiment too much.
Ça me rassurait. Si le sort de la mer du nord et de quelques tas de sable indignait Lily à ce point, ça voulait dire

qu’elle aussi suivait la méthode ?verticale?. Me gênait seulement encore l’ami avec qui elle allait écouter Clapton à minuit. Comment en savoir plus long? Je lui dis que je trouvais sympathique d’aller assister comme ça à un concert avec son amoureux. Elle a marché là, me disant que ce n’était pas son amoureux, qu’elle vivait, selon sa propre expression, ?en solitaire?…
‘Moi aussi!’ lui dis-je, dans un cri de joie à peine étouffé.
‘Oui, tu vois, Paul, quand tu vis avec quelqu’un tu risques de perdre des énergies importantes. Celles, par exemple, dont j’ai besoin pour perfectionner mes produits.’
‘Ah, je m’étais déjà dit que tu n’étais pas mère de famille.’
‘Avoir des enfants?’ s’est-elle écriée. ‘Ah, l’horreur! Non Paul, ce serait vraiment too much. Tu sais, un enfant, ça te bousille complètement l’aura. Regarde ma soeur. Elle vient d’avoir son premier bébé. On dirait une momie maintenant!…’
Ainsi ruisselait notre conversation au café des Remparts, qui, l’heure de l’apéritif écoulée, se vidait petit à petit.
Nous restions seuls, avec le patron, et sa femme, à qui nous offrîmes un verre, sans pour cela sortir de notre aparté.
J’ai su encore que, comme moi, elle avait peur des chiens et des chevaux. A cause d’une sorte de nervosité mutuelle. Question de ?karma?. En définitive, il n’y avait que très peu de sujets sur lesquels nous ne fussions pas du même avis.
Close déjà, la nuit, lorsque, dans l’entrée des Remparts, nous nous embrassons. Ou plutôt: Lily me tient dans ses bras. Sa canadienne encore ouverte. La tête légèrement en arrière.
Les yeux qui rient et pleurent en même temps.
‘Dommage. J’aurais préféré aller dîner avec toi, ce soir. Mais bon. On remettra ça. Donc, si tu as envie d’une promenade en forêt, tu me téléphones, hein, Paul… Mon ami…’
‘Bien sûr.’
‘Bon, je dois y aller maintenant. Je suis déjà en retard.’

Je retourne au bar, où, sous les regards amusés du patron et de sa femme, je feins de m’écrouler au pied d’un tabouret.

‘Mon Dieu, je l’adore…’ dis-je au patron du café des Remparts, au moment de remplacer la bière par du cognac.
Sa femme me considéra d’un oeil ironique. Lui versait le liquide dans mon verre et dit gravement:
‘Elle est pas mal, oui. Pourtant je te conseille de ne pas aller trop vite. Nous, quand on s’est connus avec ma femme – ‘
Mais je ne l’écoutais déjà plus. Je faisais le point. Elle aimait donc les vêtements de velours. Et les bijoux. Témoins un collier de platine entrecoupé de rubis et une bague du même métal serti d’une perle blanche. Elle sentait bon en plus. Elle se mettait du rouge à lèvres, se maquillait, mais pas trop. Suffisamment expressif, son visage: deux yeux noirs, tantôt troubles, tantôt clairs; un nez et une mâchoire proéminents qui cependant n’enlevaient rien à sa beauté.
Je continuais mon bilan. Elle aimait aussi le campari. Et c’était une femme d’affaires, très créatrice de surcroît, avec les produits qu’elle développait. Une femme riche, qui comprenait la vraie richesse. Bref, une femme du monde, solitaire, il est vrai – mais la solitude pouvait se partager. Je pensais à un grand poète français qui un jour, à propos d’un grand poète néerlandais, avait parlé de ?fraternelle solitude?. Lily Kweksilber devait comprendre ça. C’était donc elle. Enfin consommé, le portrait-robot qui flottait dans ma tête déjà depuis longtemps. Et n’était-ce pas là un excellent parti pour le futur auteur de récits de voyage à succès?

Dimanche, deux heures et quart. Je prends le téléphone et j’appelle Lily. A bout de nerfs. La nuit a été plus agitée que jamais et j’ai tourné en rond pendant un bon moment. D’abord, la propriétaire de sa maisonnette que j’imagine sur un flanc de colline. Ensuite, après un très bref laps de temps, Lily. D’une voix claire, elle me dit, le plus naturellement du monde

qu’elle était dehors, dans la cour, parce qu’elle attendait déjà mon appel. Je lui demande comment s’est passé son concert. Elle me dit que l’ami avec qui elle devait y aller lui avait ?posé un lapin? et qu’elle avait beaucoup regretté de ne pas avoir dîné avec moi. De toute façon, il n’était plus question de ?perdre son temps avec des petits cons?. Alors, que dirais-je d’une promenade en forêt, suivie d’une soirée au restaurant? Bien entendu, c’était elle qui invitait… Ah, je ne disais pas non, mais elle devait tout de même me promettre d’accepter une invitation venant de moi. Après: nous verrions à qui ce serait de ?financer? le champagne sablé – ça allait de soi – au café de Remparts. Alors, que dirait-elle de: demain lundi, courant de l’après-midi?
Ainsi se donna le premier rendez-vous entre Lily et moi. Et longtemps après avoir raccroché, je savourais encore la robustesse de ses propos: plus question de perdre son temps avec des petits cons (ou des petites connes, m’étais-je dit, en l’écoutant). Mais oui. C’était ça. C’était pour ça qu’elle vivait seule, que je vivais seule, et que nous étions faits l’un pour l’autre. Adieu, Perle. Je répare tout. Tout.
Cette nuit-là, je n’ai encore pas dormi. Des frissons électriques parcouraient mon organisme et je me suis demandé si toutes ces émotions n’étaient pas au-dessus de mes forces. J’ai même paniqué un peu, car c’était à peine si je pouvais m’allonger ou simplement rester assis. Il faut dire que, dehors, dans mon jardin, des chats avaient pris la place des vieilles tempêtes. Ils criaient à tue-tête, faisaient l’amour, se battaient, re-faisaient l’amour, s’entredéchiraient et m’empêchaient de fermer l’oeil.

L’aube était pourtant silencieuse. Aliénante, presque. Dans l’insterstice entre mes rideaux rayonnait un jour qui excluait tout ce qui n’était pas promenade forestière ou ne s’appelait Lily Kweksilber. J’étais obligé d’appeler l’éditeur d’Amsterdam pour décommander une entrevue, qui devait avoir

lieu, ce lundi-là, dans l’après-midi.
‘Surmené? Comment ça, surmené, Paul?’
‘Oui, c’est à dire que… que je ne me sens pas bien, voilà… Alors – ‘
‘Je vois. C’est vrai que nous vous avons un peu bombardé de travail, ces derniers temps…’
‘Non, non, ce n’est pas la question, Leo. J’ai eu une déception sentimentale et – ‘
‘Une déception sentimentale?’
‘Oui. Je suis en rupture. C’est à dire: je l’ai été et maintenant, j’ai rencontré quelqu’un d’autre avec qui j’ai rendez-vous cet après-midi. Alors, vous voyez – ‘
‘Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire, mon cher Paul?’ s’écria-t-il moitié amusé, moitié impatient. ‘Soyez sérieux fût-ce un instant, voulez-vous? Vous n’êtes pas surmené. Vous êtes amoureux!’
Le mot simplifiait tellement les choses que j’aurais voulu dire qu’il faisait erreur, mais l’autre ne me laissa pas parler.
‘Savez-vous ce que nous allons faire? Je vais être bon prince avec vous. Je vous donne deux jours: le temps de conquête syndical. Alors, ce sera mercredi, à la même heure, que je vous attends dans mon bureau. Car, mon pauvre ami, j’ai absolument besoin de vous pour clôturer cette affaire parisienne. On peut toujours compter sur vous, n’est-ce pas?’
‘Oui… Merci…’
‘Et n’oubliez pas votre projet de livre! Je pourrais déjà vous faire un joli contrat, si vous le désirez. Ça vous aidera peut-être à surmonter votre surmenage…’
J’ai la tête qui tourne. L’éditeur. Lily. Mon livre. Lily. Mon livre. Mon livre. Lily. Surexcité, je me mets à faire ma toilette, rassemble quelques affaires: quelques pages de mon manuscrit et mon appareil-photo. Puis, toujours très nerveuse, je m’installe au volant de ma bonne vieille CX. Première étape: le centre commercial de mon quartier. Je dois encore

acheter des fleurs pour Lily et un après-rasage pour
moi. Après une petite hésitation, j’ai choisi un atomiseur d’Agua Brava. Une virile odeur coniférale. Excellente pour une promenade en forêt. Quant aux fleurs: une seule et gigantesque rose occupait l’autre siège, impassible sous mon départ sur les chapeaux de roues.
Devant moi alors la route et un paysage à coulisses qui, peu à peu, ont eu raison de mes nerfs. Seulement, je ne parvenais pas à me représenter Lily. Comment était-elle?
Je n’avais plus aucune idée. Je n’étais plus qu’un objet en mouvement. Objet myope mais conscient qui, selon une mystérieuse loi de la nature, s’approche de Hellendoorn comme un aimant du champ magnétique qui l’attire.
Il faisait beau. Sur les champs ou derrière des arbres encore squellettiques – partout, le blême soleil de février. Un tout début de printemps. Je l’avais déjà entendu, pendant la nuit, à travers les chats de mon quartier. Mais sa lumière était plus discrète.

Un duvet de vapeur nous enveloppe. Nous sommes sous la douche depuis une heure. Ensemble, depuis vingt-quatre heures. Bomhof avait eu raison de me laisser deux jours, ?le temps de conquête syndical?…
J’étais arrivé chez elle dans le courant de l’après-midi et je lui avais offert l’énorme rose. Elle, là-dessus, m’avait offert de fumer une petite pipe en forme de cercueil. Après, tout a changé. Derrière la fenêtre, le soleil a définitivement pâli. Il ne faisait pas gris, mais le ciel était devenu blanc comme une toile sans peintre, et nous sommes sortis nous promener dans la forêt. Je ne cessais de la photographier et de photographier les gueules béantes des arbres déracinés par la tempête. Et j’entourais de mon bras ses épaules, si je ne caressais ses boucles noires. Lily, de son côté, demeurait impénétrable derrière des lunettes de soleil chatoyantes et continuait notre promenade dans une posture un peu voûtée, les bras croisés contre le froid. J’ai eu un doute et me suis excusé pour mes avances. Toujours impénétrable, elle m’a répondu que ça ne faisait rien.
Etrange forêt. Beaucoup d’animation, par endroits, tandis qu’ailleurs régnait un calme total. Je lui en ai parlé. Elle

m’a dit en riant que c’était ça une forêt: toujours grouillant de choses invisibles, bien présentes. J’étais tout à fait de son avis. Nous étions à mi-chemin entre le sérieux et la boutade. Elle a fini par enlever ses lunettes noires et nous nous sommes perdus entre les gueules monstrueuses des arbres tombés.
Nous avons été longs à retrouver notre chemin. Lily, finalement, a reconnu une tour de guet, plantée au milieu d’une vaste clairière, presque une prairie, et nous avons pu retourner chez elle.
La fin de l’après-midi, ensuite. Dans l’attente du soir, Lily a allumé un feu de bois et, de nouveau, la petite pipe en forme de cercueil. Je lui ai lu un feuillet de mon récit de voyage. Elle était émerveillée et m’a proposé timidement de me lire quelques modes d’emploi de produits homéopathiques. A mon tour donc d’être émerveillé. Je n’ai pu me retenir de l’embrasser. Sur la bouche. Elle me regardait, sans sourciller, droit dans les yeux, tandis que, au fond de l’âtre, des bûches craquaient avant de tomber dans la vieille cendre. Et mon doute a disparu.
Cependant, sur la cheminée, une photo: Lily en gaze rose au bras d’un quincagénaire en smoking. Je lui ai demandé qui c’était. Elle m’a répondu que c’était un franc-maçon d’Anvers, le type, d’ailleurs avec qui elle avait convenu d’aller écouter Clapton… Et mon doute est revenu en force. En outre, dans son cabinet de toilettes, quelques lames de rasoir dans un gobelet. Je lui ai dit, à mon retour de là, que je la croyais solitaire.
‘Mais je le suis,’ m’a-t-elle répondu, toujours sans sourciller et sans que moi j’aie même pu parler des lames de rasoir. ‘C’est pour mes jambes, tu vois, elles sont assez latines dans le genre…’
Sur quoi elle a commencé à me montrer des maquettes de boîtes de produits homéopathiques et encore et encore des modes d’emploi. Et, de nouveau, mon doute est tombé, selon un

schéma qui devait encore se reproduire bien des fois ce printemps-là.
Nous avons décidé d’aller assister à la soirée de jazz que proposait justement le café des Remparts ce soir-là.
Il était tard. Sur la route nos voitures ont roulé l’une derrière l’autre, se doublaient sans cesse, telles des lucioles rageuses. Vingt minutes après, la ville nous a engloutis, et sa muraille, et puis une porte dont s’échappait un ?solo saxophone?.
Le café était encore plus bondé que samedi. Un tourbillon de voix, de regards et de verres brillants dans une brume de plus en plus épaisse de musique et de fumée de cigarettes. Ainsi, personne n’a pu noter nos manigances avec une petite pipe en forme de cercueil. Le patron et sa femme avaient d’ailleurs fort à faire. A nous revoir ensemble, ils ont peut-être échangé un furtif regard d’intelligence. Entre deux chopes. Sans prendre garde. Sinon, nous étions mis à la porte.
Nous sommes restés là jusqu’à une heure avancée de la nuit.
Entrelacés sur nos tabourets. Buvant sec. Cognac sur cognac. Je n’arrêtais pas de lui baiser les mains et, à présent, elle aussi m’embrassait de sa propre initiative. A l’heure de fermeture, je lui ai défendu de rentrer (vu son état) à Hellendoorn, en lui disant que j’avais ?une chambre d’amis?.
Et, de nouveau, nos voitures se sont poursuivies. Nous sommes rentrées dans ma banlieue, où nous avons fait la fête jusqu’à l’aube. Elle avait sorti tous mes vieux disques: David Bowie, Joe Cocker, Supertramp – et s’était mise à danser comme une sauvage: les bras en l’air, son auréole de boucles noires partout. Je la regardais, assis sur l’accoudoir du canapé, où elle venait me tripoter de temps en temps. Alors, n’en pouvant plus de sa sauvagerie, je l’ai tiré sur mes genoux, plongé sa main dans ma braguette. Mais d’un sourire navré, elle m’a chuchoté à l’oreille que ce n’était ?pas possible?.
‘J’ai eu mes règles tout à l’heure, Paul. Je suis vraiment désolée, mais je ne vais quand même pas salir ta baraque…’

‘Ho, on s’en fout, de ma baraque!…’
Mais je n’ai pas insisté. C’était déjà très bien ainsi. C’était la fête! La folie à deux que j’avais cherchée toute ma vie! Lily ingurgitait du rouge, moi de la bière. J’étais à moitié ivre. Elle, bien davantage. Curieusement, elle sentait toujours aussi bon et sa bouche avait gardé une saveur de fruits. Mes joues collaient, barbouillées comme elles étaient de rouge à lèvres.
Au lever du jour, nous sommes péniblement montés à ma chambre. Elle s’est aussitôt couchée, aussitôt endormie. Toute habillée. Et en travers de mon lit.
Je n’étais pas content. Ça me rappelait Perle et je me disais saoûlement qu’il fallait ?la virer?. Cependant, à notre éveil d’un coma de trois ou quatres heures, je fus heureux de la trouver encore à mes côtés. Elle avait faim, ce qu’elle appelait ?le syndrome des tonneaux creux?. En plus, elle voulait rentrer chez elle, prendre une douche, se changer. Est-ce que je l’accompagnais?
Nous avons laissé sa voiture, une petite Honda marron bosselée, au parking derrière ma maison, et sommes partis à bord de la CX. Dans un bar routier, debout au comptoir, nous avons partagé une barquette de frites à la mayonnaise, bu un gobelet de café au goût d’asphalte. Et puis, de nouveau, la route, les horizons et les coulisses et l’étrangeté des fins d’hiver. Le ciel aussi blanc, aussi irréel que la veille. Une luminosité de silex. Vers la fin de l’après-midi, pourtant, un crépuscule rose a marqué le passage du temps et nous avons commencé à prendre notre douche chez elle.

Ensemble donc depuis plus de vingt-quatre heures, sous la douche depuis un temps impossible à mesurer. A mes pieds: du sang; une écume rouge qui, à peine formée, se diluait dans l’eau bouillante, de la même manière que le singulier dégoût qu’elle m’inspirait (et que je ne comprenais pas encore).
Je n’avais pourtant pas dépucelé Lily. Seulement

je n’avais plus tenu compte de ses règles, forcé une pénétration. Chez elle, alors, c’était parti très vite: jouissance de fauve suivie de cataracte de sang. J’allais partir, jouir moi aussi, quand, d’un timbre désolé, elle m’a dit:
‘Excuse-moi… Il va falloir s’arrêter là… Ça ne marche plus à cent pour cent…’
Mes reins se tendent. Et me démangent. Pour le reste, je suis bien. Très bien. Avec ses seins grands et moelleux pressés contre ma poitrine. Mon membre agacé entre ses mains.
‘Merde alors.’ lui dis-je.
‘Qu’est-ce qui t’arrive?’
‘Je sais pas. J’ai l’impression que mon sperme cogne contre le plafond de mon gland.’
‘Qu’est-ce que tu dis?’ me dit-elle, d’une haleine brûlante, à l’oreille. ‘Mais qu’est-ce que tu dis, hein, ose le répéter, hein, ose…’
Glissant, le bassin du cabinet de douche. Je m’écroule presque, lorsqu’un énorme spasme me délivre.
‘Ah, quand même,’ me dit-elle, en m’embrassant, me caressant partout, ses mains un instant couvertes de losanges blanchâtres que l’eau disperse, balaie tout de suite.
‘Merci beaucoup,’ lui dis-je. ‘Sans ça, j’aurais eu mal toute la soirée. Maintenant, on peut passer à table. Tu sais que tu es une diablesse?’
‘Ça, je le prendrai comme un compliment, dit-elle, en arrêtant la douche.
Elle a saisi une serviette et me frotte le dos. La vapeur tombe. Comme il ne fait pas très chaud, nous nous habillons vite. Lily se moule dans le velours noir de notre première rencontre. Dessus maintenant, une longue veste fuchsia, la couleur de ses lèvres. Ensuite, elle me tend un plateau sur lequel brillent toutes sortes de petites pilules, capsules, cachets, comprimés.
‘Tes vitamines,’ me dit-elle. ‘Il faut te soigner…

L’obscurité autour de la ferme s’approfondissait, mais il n’était pas encore l’heure d’aller dîner. Enfin, pas notre heure d’aller dîner. Alors, éclairé par l’âtre et une lampe à abat-jour jaunâtre, je m’amusais avec le mode d’emploi de son produit contre le vaginisme. Ce n’était pas encore la version définitive. Vagicon était devenu vagiclef, comme nous l’avions convenu; mais il restait une infinité de fautes de néerlandais.
Lily se maquillait, tout en écoutant mes suggestions, admirant beaucoup ma sensiblité. Je lui ai expliqué que c’était quand même un peu mon métier à cause de mes notes de lectures et de mes traductions.
‘Et de ton récit de voyage…’ a-t-elle ajouté, en étudiant tour à tour les deux côtés de son visage dans un minuscule miroir.
Cette mâchoire proéminente, et ce grand nez, et, en même temps, cette extrême douceur dans chacun de ses traits – tout ça m’était soudain si familier… Une onde de chaleur m’a parcouru. Je l’ai embrassée comme la veille. Doucement pressé mes lèvres sur les siennes. Et goûté encore du rose fuchsia, après quoi, de nouveau sans sourciller, elle m’a chuchoté que désormais c’était moi qui m’occuperais des public relations. J’écrirais tous ses textes publicitaires, ses prospectus, modes d’emploi. Je poétiserais emballages et display. Et, bien entendu, j’assurerais la traduction de tout ça vers le français. Nous serions, en définitive, dans tous les pays et n’aurions plus jamais besoin de travailler.
De nouveau, le rituel de la petite pipe en forme de cercueil. Dans la fumée, son visage s’agrandissait. Rapetissait. S’éloignait. Se rapprochait du mien et changeait, sans arrêt, de forme. La sensation que j’avais eue la veille, en m’approchant d’Hellendoorn. Oui, c’est la loi . On essaie de se représenter l’être aimé en son absence. On a beau essayer; on n’entrevoit qu’une chevelure et de vagues

contours.
Ce qui était curieux, c’est que, maintenant, en sa présence, c’était cent fois plus intense. Et j’ai dit à Lily que je voyais au moins une dizaine de visages flottant devant mes yeux, mais que c’était peut-être dû à ma folie (‘Surmené? Comment ça, surmené, Paul?…’)
‘Et qu’est-ce que tu penses de la mienne alors?’ m’a-t-elle dit d’une expression grave et entendue.
Ou est-ce qu’elle souriait? De son sourire mélancolique bien d’elle, bien de Lily? Impossible à dire.
Aujourd’hui, à plus d’un an de cette soirée, il demeure bien une image nette de sa personne dans mon esprit. Mais je crains que cette Lily-là n’ait jamais vraiment existé. Pas davantage, en tout cas, que ses personnalités de cire qu’on admire au Madame Tussaud’s à Amsterdam.

De retour en ville, non pas aux Remparts, mais l’un en face de l’autre dans une pizzeria nommée Siena. Une bouteille de barolo et la flamme tremblante d’une bougie entre nous. Le moment des confidences.
Légèrement penchée en avant elle me dit (je ne me souviens pas très bien à quel propos, mais je crois que nous parlions de son aversion pour le mariage ou bien de son goût des pays orientaux):
‘Tu sais, on a pas mal abusé de moi, quand j’étais enfant.’
‘Ah bon?’
‘Oui, j’étais précoce. Quand j’avais dix ans, j’avais déjà de petits seins. Alors deux de mes oncles, des frères de ma mère, qui habitaient tantôt avec nous, tantôt ailleurs – alors c’est eux qui. Oh, c’est loin maintenant, mais à l’époque je baignais dans quelque chose d’infernal ou d’éternel, je sais plus, mais vraiment: je ne croyais pas pouvoir m’en sortir un jour…
Et pourtant un jour ça s’est arrêté. Enfin, arrêté, c’est beaucoup dire. Mais, j’ai dit non. Je crois que j’avais treize

ans et j’ai dit non. Sinon, je dirais tout. Voilà. Moi, je savais que j’étais incapable de dire tout. Eux pas. Alors il m’ont offert de l’argent. Tu vois, c’étaient des ferrailleurs, avec toujours plein de fric en poche. Et puis, bon, on est
parti encore pour un an ou deux, seulement, maintenant c’était moi qui tenais les ficelles et je réclamais beaucoup beaucoup de fric. Ça les excitait. Surtout qu’avec ça je m’achetais des fringues chères et de la lingerie, non mais, tu te rends compte, Paul, à treize ans, je portais déjà des bas, des slips de dentelle noire, des jarretelles et des superhauts talons.
Après, je suis restée seule pendant des années et des années à remâcher ça et, finalement, je me suis fait une raison.
Ma mère m’a demandé un soir de réveillon pourquoi je n’avais pas arrêté de balancer des sous-entendus à ses frères. Et, à ce moment-là, je n’ai pas pu me retenir de tout lui cracher en pleine figure. Mais elle ne m’a pas crue! Paul, tu te rends compte, ma mère ne m’a pas crue. Elle m’a même dit que j’inventais et elle m’a traité de ?mytho?. Ah, il ne fallait pas toucher à ses frères. Et comme elle savait que je ‘fumais’ de temps en temps, elle a tout mis sur le compte de ça et puis, pour autant que je sache, elle n’en a jamais rien dit à mon père…’
Elle se tut un instant et me souriait, à sa manière, que je commençais à connaître un peu: avec du sanglot et du fou rire dans le regard.
‘Je ne sais pas ce que tu fais avec moi, Paul, mais je te jure que je n’ai encore jamais raconté ça à personne…’
Dans ma tête, la fumée de tout à l’heure s’était transformée en brume bouillante. Je ne pouvais plus parler. Paralysée, ma langue, et épaissie. Un malaise sans précédent.
Mais l’apéritif servi, je me ressaisis et lui demandai le plus nonchalamment possible:
‘Et comment ça se passait, avec tes oncles?’
‘Parce que ça t’intéresse? Eh bien, on avait une maison, très grande, à la Haye, avec plusieurs étages. Il m’arrivait

l’été, quand il y avait une vague de chaleur dehors, de marcher dans les couloirs qui, eux, étaient assez frais. Ça allait toujours très vite. Une porte s’ouvrait et j’étais traînée dans une chambre, foutue sur un lit…’
‘Et puis?’
‘Et puis… mais qu’est-ce que tu veux que je te dise? Je les suçais. Je taillais des pipes. Je leur foutais mes doigts dans le trou du cul. C’était la fête. Enfin, pour eux. Bon. Après ça, ils voulaient toujours me baiser. Cinq, six fois de suite. Par devant, par derrière. Ça pouvait durer des heures.
Si j’avais mal, ils me forçaient à boire de la vodka. Parfois, je me mettais à vomir. Dans ce cas, ils me faisaient une piqûre qui, en soi, n’était pas désagréable. Une torpeur, quoi, tout de suite, et j’étais à côté de la réalité pendant des heures et des heures…
‘Et tu n’as jamais rien dit?’
‘Penses-tu! Je croyais que c’était dans les normes. Tu ne vas peut-être pas me croire, mais ils n’ont jamais eu besoin de me dire de la boucler. Puisque c’était normal. C’était ça le pire: l’idée que tout ça était normal, mais alors normal comme tout…’
‘Eh bien, le jour où tu me présenteras à ta famille, je leur casserai la gueule, à ces messieurs…’
Légèrement appuyée en arrière sur sa chaise, elle me souriait d’un air amusé,
‘Faut pas qu’on touche à ma… à ma femme…’
Après un temps, elle me dit:
‘C’est quand même gentil…’
Une rafale de désarroi traversa son regard. Elle continuait néanmoins à me sourire.
‘Mais Paul, je ne sais pas ce qui m’arrive. Pourquoi je te raconte tout ça? Vraiment, j’ai l’impression de t’avoir toujours connu…’
Moi aussi, j’avais cette impression.
On nous servait. Le maître d’hôtel, un nain de Sardaigne aux

gestes gracieux, nous fit goûter du barolo. Il était bon. Lily, là-dessus, lança une tirade contre tous les restaurants prétentieux de Hollande, complimentant le nain de savoir, lui, comme il se doit, encore ouvrir une bouteille à table.
‘Ma e normale, signora,’ dit-il, le visage grave, et se retira en s’inclinant.
Ces instants sont restés gravés en moi. C’était bien Lily, ça. Lily, qui, en plus, avait le courage de ses opinions. Car elle ne redoutait pas de déclencher une scène pénible. De renvoyer des bouteilles déjà débouchées dans la cuisine. De traiter nos restaurateurs de ?snobs?, leur clientèle de ?pigeons? ou bien de ?pauvres poires?, qui ignoraient tout de la vraie vie. Ou bien de remettre en question la provenance de certaines ‘étoiles’. Elle intimidait. Malgré son parler légèrement vulgaire et son apparence voyante (style ‘Betty Boop’), c’était quand même une femme du monde, une grande dame. Ainsi, bien des fois, des sieurs rougissant de honte sont, par la suite, venus s’excuser à notre table, mais Lily ne les laissait partir qu’une fois notre addition bel et bien déchiquetée. Et moi? Ce genre d’escarmouches m’a toujours amusé énormément. Puisque c’était elle et moi, contre le reste du monde…
Il était tard. Nous étions désormais les seuls clients. Mais ça n’empêchait pas le gentil nain de nous laisser à nos confidences et nourriture. Accoudé à une table du fond, il parlait à voix basse avec celui qui devait être le cuisinier, prévenant tout de même, et d’une manière presque surhumaine, le moindre de nos désirs. Dehors minuit mourait déjà. La ville vibrait encore un peu sous son airain, tout comme la petite flamme sur la table.

Je parlais peu. Lily aussi s’était tue pour le moment. Notre petit auxiliaire avait mis, à notre intention, une cassette.
Dans un espace immense et plein de résonnances lointaines, un chanteur italien crachait une pétarade de pleurs rauques. De

temps à autre, il me semblait entendre quelque chose comme

Una vita cosi…

Mais oui. Une vie comme ça. Puisque tout était en somme basé sur un choix: celui de vivre. C’est à dire de partager la fièvre et la douleur d’un être comme Lily. N’était-ce pas là le but?
De temps à autre, les paroles de la chanson sourdent encore en moi comme une marée montante. Et je me revois: tout mon passé qui, ce soir-là, s’effritait à l’horizon. La vieille et fausse forteresse habitée par des gens comme Perle et ma famille. Edifice de sable qui coulait. Quel merveilleux spectacle! Après, dans ma tête, la musique baisse et il ne reste qu’un léger bruissement: le bruit de fond à peine audible des rêves.
Lily, en grignotant des restes de pain, poursuivait son curriculum. D’abord, son voyage de l’année précédente en Thaïlande. Et puis, un séjour, déjà plus ancien, d’un an en Inde.
Moi, je ne pus y opposer que la Corse et Málaga, en insistant quand même beaucoup sur la notion de voyage vertical. Mais Lily était si absorbée par ses propres souvenirs que, cette fois-ci, elle demeura insensible aux aventures de mon âme.
Elle disait:
‘Tu dois te demander d’où j’ai sorti l’argent pour faire tous ces voyages, non?…’
‘Oui. Enfin, non. L’homéopathie, quoi…’
A vrai dire, la question ne m’avait pas le moins du monde effleuré.
‘Non, ça n’a rien à voir… C’est que… pendant une certaine période, j’ai mené une vie pleine de risques…’

Un temps. Una vita cosi. Je restai en suspens. Qu’est-ce qu’elle allait encore me raconter?
On aurait cru qu’elle voulait éviter mon regard. Elle fixa un point sur la nappe et reprenait:
‘Certains transports, tu comprends. Des transports très très payants… J’en ai fait pas mal… En Allemagne, au Danemark – la France aussi…’

J’aimais mieux ça. Lily, déguisée en gentille petite secrétaire en vacances. Parfois, avec la grande copine Evelyne. Parfois, avec un de ses amis, habillé en monsieur bien. M’avait-elle déjà parlé de Peter, de Joachim? Grâce à ?ces superpotes?, les affaires étaient allées bon train. Mais il faut dire aussi qu’elle avait toujours pris énormément de précautions. Elle s’était même fait lisser les boucles à l’époque, parce que, sans ça, elle ?se payait une gueule de terroriste? (surtout à la frontière allemande, il fallait ?faire gaffe?). Puis elle conduisait toujours de petites autos bien sages: Fiesta, Golf, Opel Kadett. Un autre ami savait transformer les réservoirs pour la moitié en compartiments à marchandise, devenant, eux, sur le chemin du retour, des compartiments à billets de banque. Ah, je ne pouvais pas savoir, moi, l’effet que ça fait, tous ces paquets de billets verts, toutes ces briques (‘Paul, la vue de tout ce pognon!…’). Elle me tendait encore sa petite pipe en forme de cercueil. Le nain et son comparse ne réagirent pas. Ils chantonnaient et bavardaient.
Une fois la fumée disparue, elle m’expliqua que, tout en étant devenue très riche, elle avait quand même décidé un jour de couper tous les ponts. Elle s’était dit qu’on ne pouvait jouer sa chance indéfiniment et elle avait casé tout son argent dans un coffre-fort à la Haye. Ensuite, elle s’était recyclée dans l’homéopathie. Elle avait eu raison. Car, entre-temps, tout avait changé. Ça ne marcherait plus à présent: passer des frontières comme ça, même avec l’Europe 92

qui s’annonçait. Non, non, il y avait trop de chiens, trop de pièges, trop d’histoires politiques. Elle n’avait plus du tout confiance aujourd’hui.
‘Paul?’
‘J’ai été si heureuse…’
Et elle ajouta à ses souvenirs une expérience récente: celle d’une ville d’eaux en Yougoslavie. L’automne dernier. Lors de la chute du Mur. Elle y avait suivi une cure de trois semaines, massage et tout, et dépensé à peu près trente mille florins. Mais bon. Il lui en restait quand même pas mal. Elle était même sur le point de s’acheter une petite ?blanchisserie?.
‘Une petite quoi?’
‘Oui. Enfin, façon de parler. C’est une SARL dont plus personne ne s’occupe. C’est excellent, tu sais, pour laver ton – ‘
‘Oui, oui, j’ai compris…’
Autour de ses lèvres tristesse et sourire renaissaient tout doucement.
Et de nouveau, elle se demanda ce qui lui arrivait; pourquoi elle m’avait raconté toutes ces aventures, et si elle ne m’avait pas, d’une manière ou d’une autre, toujours toujours connu. C’était fou. Non mais. Elle m’avait raconté toute sa vie ce soir!
Je la croyais. Du moins, je voulais la croire. Pour moi, de toute façon, ne comptait que la vérité du moment même. Plus tard, Marouschka émettrait certaines réserves et je me souviendrais du pathétique d’alors. Mais, pour l’heure, c’était bien la seule réalité. Bien sûr, tout ce qu’elle m’avait dit, était en train de me causer un énorme malaise. Entre mes omoplates les fers de flétrissure étaient revenus, rendu plus cuisants encore par une espèce de fièvre traumatique. Puis j’avais la gorge serrée. Mais, en même temps, je me sentais fier. J’étais enfin, et toujours davantage, impliqué dans le mystère que, une fois Perle rayée

de ma vie, j’avais vu trembler à l’horizon. Oui, una vita cosi; même si ça faisait mal.
La cassette s’était tue depuis longtemps. Discrètement,
presque sur la pointe des pieds, le nain disposait ses chaises sur les tables. Nous entendions l’autre ranger la cuisine. Il fallait partir. Lily se leva en s’excusant. Quand elle revint des toilettes, elle avait toujours l’air de s’excuser, les narines encore plus dilatées que les pupilles. Mais je n’y prêtai guère attention à ce moment-là. Je savourais sa compagnie, notre folie à deux. Et voilà tout.
Je me suis levé également et à mon retour des cabinets (où j’avais rapidement vomi une partie du repas), j’ai demandé la note. Le nain a esquissé un geste. Me souriait. Lily aussi, avec un air moitié coupable, moitié hilare. Elle m’attendait dans l’entrée en chancelant un peu. Sa canadienne déjà sur le dos. Exactement comme aux Remparts, lorsque nous venions de nous connaître.

Rien qu’une tache blanche, ma vieille CX. La seule voiture qui stationnait encore devant le restaurant. J’ai démarré. Nous roulions à travers la ville endormie. Plus aucune lumière aux fenêtres des maisons. Les façades défilaient comme des masques mortuaires. Je me disais que ce devait être ça, un monde sans Lily. Mais cette pensée et cette image, je les balayai de mon esprit. Puisque – déjà – nous étions restés ensemble si longtemps! La CX glissait comme une péniche sur une rivière étale et nous a ramenés chez moi.
Sur le petit parking derrière ma maison, nous nous sommes séparés. Un peu à regret. Mais il fallait redescendre sur terre. Lily avait tout de même sa boîte, ses produits. Et moi, le lendemain, j’étais attendu à Amsterdam, aux éditions Bomhof. Après, nous verrions. Elle me téléphonerait.
Je la tenais dans mes bras. J’ai une dernière fois aspiré son parfum, pendant qu’elle me disait:
‘A bientôt, et merci pour les beaux jours passés ensemble,

prince… charmant…’

Une fois la petite Honda bosselée disparue dans la nuit, je suis rentré, pensif, d’un pas un peu traînant. Je me croyais seul, mais je me trompais. Dans l’obscur petit passage reliant la rue au parking derrière, un homme me barrait le chemin. Après que mes yeux se furent habitués au noir, je le reconnus. C’était un voisin. Un grand barbu hirsute. Architecte en charcuterie au chômage, d’après les gens du quartier. Jusque-là, je ne l’avais jamais aperçu que très vaguement. Une robe de chambre en tissu éponge l’enveloppait. Dessous, un pyjama froissé et des chaussons.
‘Tu l’enlèves, la voiture de ta nana? Ou tu veux que j’appelle la police?’
Mauvaise, son haleine. Un mélange, aurait-on dit, d’acétone, de chou-fleur et de sommeil. Il saisit mon bras, me serra le coude. J’étais complètement pris au dépourvu.
‘Pourquoi?’
‘Pourquoi? Pourquoi? Eh bien, parce qu’elle bloque la grille de mon jardin. C’est bien la caisse à ta poule, non, cette espèce de petite Honda couleur caca pourrie!…’
‘Oui, mais elle est partie.’
‘Ah bon.’
Silence. Enorme effort de réflexion, dans lequel il dut me lâcher le bras.
‘Ah bon,’ reprit-il. ‘Alors c’est tant mieux, parce que, de toute façon, hein, j’allais appeler la police, hein, tu me suis?’
‘Oui, oui, bien sûr…’
Je me sentais mal à l’aise, mais nous sommes quand même, sans incident, sortis du petit passage. Et sans parler, nous nous tenions en pleine lumière pisseuse de réverbères maintenant.
C’est moi qui ai rompu le silence.
‘J’espère qu’elle n’est pas abîmée au moins, ta grille…’

‘Non, mais elle aurait pu l’être. De toute façon, hein, la
prochaine fois, j’appelle la police, hein, tout de suite!’
Je l’ai regardé. Bleu pâle, ses yeux, traversés d’un
nombre infini de petites veines éclatés. Et humides. A cause du froid nocturne et, certainement aussi, d’une fatigue qui n’était pas de mon ressort.
‘Tu veux peut-être une bière?’ ai-je risqué.
‘Non, la question n’est pas là, la question n’est pas là…’
Et j’ai vu le barbu, de dos, qui entrait, sur ses chaussons, dans la première maison de la rangée à côté du petit passage. J’ai fermé ma porte d’entrée très doucement derrière moi. Transformée, à présent, en peur, la délicieuse sensation de clandestinité que j’avais eue, en traversant les heures avec Lily. Mes mains tremblaient. Mais qu’avaient-ils, à vouloir nous envoyer, tout le temps, la police sur le dos?

Ainsi peut-on revoir les choses à une distance d’un peu plus d’un an. Année-lumière de temps, avec un suicide au milieu, sa propre mort dans une somptueuse suite de Barcelone, crypte où se moméfient, dans un tiroir, les feuillets de mon récit de voyage. Il faudrait un jour y revenir et le jeter – du moins, si quelque femme de chambre n’a pas eu ce réflexe déjà.
Grâce à cette distance, je vois aujourd’hui que mon déménagement à Delft a eu pour origine justement cette fin de soirée nocturne de février 1990, d’abord avec, ensuite sans Lily. Ça ne peut venir que de là. D’un zombie de voisin architecte en charcuterie et insomniaque. De la grimace funèbre des façades sous mes phares. Du monde comme il devait être sans Lily et où sans elle se parachèverait mon abandon.
Oh, sinistre petit chef-lieu de province. Pourtant, après Perle (c’est-à-dire avant Lily) j’y avais encore longtemps deviné des germes de mystère et de promesse derrière chaque coin de rue, tout comme je m’étais amusé à les entrevoir, pendant l’été, aux horizons du grand chemin. Hélas, une fois Lily partie et introuvable, c’était la mort. Pas la mienne, pas celle de Barcelone, mais une mort que je sentais croître autour de moi, comme une énorme tache de mazout noircit la surface d’un petit golfe perdu. Vie de province profonde sans Lily égale royaume fantôme. Même pendant le calme de l’arrière-saison, Toulouse déjà si loin et Barcelone encore plus, c’était la mort, la mort, la mort. Et je ne pouvais la vaincre qu’en changeant de temps.
Ce fut donc Delft: le dix-septième siècle d’or. La vieille Hollande où ne me connaissait personne, comme c’est généralement le cas, quand on voyage à travers les âges, et où, de ce fait même, la mort ne me rattraperait pas. Et une belle maison, devant laquelle Johannes Vermeer avait dû passer avec une certaine fréquence, lorsqu’il revenait d’expertiser des bricoles de maîtres oubliés aujourd’hui.
Dieu merci, je ne suis pas heureux. Heureux on est, quand on

peut encore tout perdre. Le bonheur, par son essence, est avant tout malaise. Mais, quoiqu’il en soit, en mon cas, c’est dépassé. Ni heureux, ni surtout malheureux. Plutôt content. Très content même. D’avoir réussi ce projet non seulement de changement de ville, mais donc surtout d’âge. Et de lumière. Lumière d’éternels après-midis passant à travers des maisons sereines, mais pleines de vie. Ça change, oui, d’un chef-lieu de province morne et mauvais coucheur.

Le printemps devait venir, mais c’est l’hiver. D’abord, une immense draperie de neige est venue se ployer en cachette de tout le monde sur la ville. Ensuite, deux nuits glaciales et claires, et silencieuses, si ce n’était, de temps en temps, un tintement comme d’un grelot dans les profondeurs du firmament. Maintenant, les canaux sont gelés et d’une manière très lisse, grâce aux chutes de neige antérieures au gel. Et, petit à petit, nous entrons dans l’innocence d’un autre siècle. Le dix-neuvième nostalgique, comme le représentent les images d’Epinal du regretté Anton Pieck. Avec un trafic de diligences et de messieurs en chapeaux haut-de-forme. Et de traîneaux, au rire limpide des astres.
Même la fille aux haillons noirs a quelque chose d’innocent. Il a recommencé de neiger. Derrière un rideau de flocons blancs, on la voit qui se tient sur son pont. Emmitoufflée dans un bout de laine grise lui servant et de châle et de bonnet. Une figurine d’échecs. Petite reine cassée et hors service. Qui aurait encore envie d’elle par le temps qu’il fait ou dans cette ambiance cristalline de conte pour enfants? Tantôt, elle est là, tantôt pas. Téléguidée par je ne sais quel avatar.
A la chute du jour, je fais le tour de Delft en patins, dans un crépuscule qui rappelle une fin d’après-midi de Breughel. Ce n’est pas désagréable. Les canaux, malgré la neige récente,
offrent si peu de résistance et Lily est si loin, que j’ai

l’impression de survoler la glace. Sous mes pieds encore un grattement de fer, mais ça ne peut plus venir de moi.

Quel caprice, le Temps! Pire que le tissu fantasque des rêves. Tout se déchire. Hier le dix-neuvième siècle, aujourd’hui le printemps. Dissoute dans les pavés de rue, la neige et, dans les canaux, déjà, la glace s’enfonce tout doucement. Plaques de marbre, pierres tombales érodées. Plus de haut-de-formes, plus de voitures à cheval. Le printemps.
Un autre parfum flotte dans les rues de Delft. Beaucoup de gaz d’échappement, mais on sent aussi les arbres: l’odeur d’un voile précoce et vert qui scintille au soleil. Ce mélange veut dire bien-être, sans que je sache pourquoi.
Le printemps donc, du jour au lendemain. Mais le type qui survolait la glace hier a trente-neuf cinq degrés de fièvre ce matin. Soulève son courrier (administratif), comme si c’était un poids énorme. N’arrive presque pas à monter son escalier avec des kilos et des kilos de timbres et d’enveloppes sur les bras. Réussit à peine hisser son corps au lit, se laissera, enfin, bercer et emporter hors de ce monde par un sommeil torride.
……………………………………………………..
‘Attention. Il n’est pas à toi, ce bracelet.’
‘Je sais bien, il est à toi!’
‘Non, non, mon grand, il n’est pas non plus à Oma.’
‘Mais s’il n’est pas à toi… à qui est-il?’
‘Eh bien, voyons, à ta future femme, bien sûr, mon grand!
Comme ça Oma, elle sera toujours près de toi, mais attention, mon grand… attention… attention… tention… tion – ‘

Ç’a dû me venir de l’autre nuit. Piégé – comme ça m’arrive souvent – par la tiédeur des premiers jours de mars, je m’étais, sans manteau, rendu sur le pont en face, pour trinquer avec la fille aux haillons noirs. Il n’arrivait aucun client, aucune voiture, mais ça ne semblait pas la gêner. Nous

écoutions le silence du Voldersgracht dont l’eau sentait déjà le canard. De temps à autre, les cloches de l’église et le cliquetis de nos verres de courvoisier, nous rappelaient à Delft. Quand je suis rentré avec ma bouteille sous le bras, il était deux heures du matin et j’avais froid. Je n’arrivais pas à m’endormir. Une nappe de sueur sur le dos. Une de ces nuits où les souvenirs dansent et tourbillonnent. Tout en même temps. Mes vomissements de janvier à la suite du test de détection. Ma sortie en panique (également sans manteau) lors du gros plan de l’amie Evelyne. Les courants d’air dans mon cabinet de travail cambriolé il y a quinze jours. Spongieux mon matelas, inondé de ma sueur. Dans ma tête, toujours des tourbillons. Qu’est-ce que je fais là? Je tousse. A cause d’un brouillard de poussière. Strates du souvenir qui s’effondrent une par une. Moi aussi.
‘Attention, il n’est pas à toi, ce bracelet…’
Et la voix de mon père qui semble monter des profondeurs d’un puits:
‘Hé ho! Hé Ho…’
Trop tard. Je viens de quitter la fille qui pleurait tout le temps et un tramway avec deux gaillards m’emporte déjà. Déjà, ivre mort, je me cabre comme une bête contre une catin dans une impasse, dans la nuit mauve d’une île portuaire de Rotterdam. Et déjà, déjà, c’est le lendemain après-midi. Le dix mai 1974. Toujours, tout en même temps. Plusieurs strates en-dessous.
Je me réveille —————–

Un de ces boulevards mourants où l’on quitte toujours la ville, ne fut-ce que en pensée………. Le ciel quand il est clair au-dessus de la crête de ces parois de briques quelle attirance on s’y noierait.

AD Marou matin
Une gitane
une corbeille sur le bras. Printemps prometteur la ville ronronne comme un chat sous la caresse du soleil du mois de mai
Debout paresseux me crietelle en francais et ouvre ton frigo.J’ai du chaaaampaaaaagne pour nous deux
Pour nous trois. C’est marrant sur le pont à trois. Et ne pas boire de cognac mais de grandes coupes de champagne. Avec une gitane francaise et une petite pute à lhéroine squelletique comme une araignee sur le pont. Elles s’entendent tres bien mes deux copines. la ville se tait. Oui, Ce soir le fond de l’air est doux, tout est doux je vais surement bien dormir
bordé dans mon esprit par ses deux grandes figures feminines
plus tard chez moi les cartes
elle est enceinte
qui
ben ta copine aux haillons noirs comme tu dis ca parait pas mais elle va bientot lavoir son enfant c’est meme pour ca que je suis venu occupe toi bien delle
je suis sideree
Regard siginificatif de Marouschka On serait faché si je ne fais pas ce qu’elle me dit.

Toujours le printemps. Toujours malade. Mais grâce à la fille aux haillons noirs je vis encore. De mon perron, titubant en robe de chambre, je l’ai appelée, voilà (je crois) une semaine, par un matin à la lumière gazeuse et parfumée.
Elle est tout de suite venue. Et revenue, l’après-midi, poser un grand sac en papier dans la cuisine attenante à mon séjour. Allongé sur ma banquette, je la regardais. Elle a demandé si elle pouvait prendre sa piqûre là. J’ai eu un geste vague. Pourquoi pas? Fais comme chez toi. Alors, dans le soleil oblique filtrant à travers la fenêtre de la cuisine, elle a découvert une idée de bras, et noué autour un ruban qu’elle serrait très fort avec ses dents, puis planté sa seringue dans une saignée du coude entièrement bleuie.
Au même moment, des volutes d’une brume noire ont commencé de sourdre dans la pièce et je ne l’ai pas vue partir. Vu seulement la porte d’entrée s’ouvrir et encadrer la rue, dans une immense tache argentée. Le soleil, qui ces jours-ci, pose une patine radieuse sur le bord de canal devant chez moi. Puis entendu se refermer la porte. Restait figé dans ma tête, pourtant, le tableau lumineux dans lequel la fille aux haillons noirs s’était enfuie. Pourquoi ne pas la suivre alors? Delft, au printemps, doit être magnifique. J’ai fermé les yeux. Vieillard en borsalino, en compagnie d’une adolescente, flânant d’une terrasse à l’autre. Jusqu’aux confins de la ville. Une auberge à la tombée du jour. Disparaître ainsi. (relation avec ça aussi-)
Quand je me suis réveillé, une fin de journée incolore baignait la pièce. Seule, dans la cuisine, dans un verre d’eau, trempait sa seringue. Oubliée? Ou est-ce qu’elle reviendrait?

Sans distinguer les heures des jours, les jours des nuits, j’ai alors vu l’eau dans le verre devenir trouble, puis baisser. Baisser, jusqu’à cette minute précise, où la seringue repose, tel un roseau flétri, sur le fond sec du verre. Mais que se passe-t-il encore sur ma cornée? C’est à peine croyable. Je ne vois plus une seringue, ni d’ailleurs un roseau, mais la patte d’une grenouille. L’animal, dans une grimace hideuse, émerge du verre. Entre ses mains le combiné d’un poste de téléphone.
‘Hahaha, on aura tout vu. Notre Perle ménagère! Tu vois ça, Papa? Tu vois ça? Alors c’était bien la peine de cracher sur sa maman, Madame la féministe, bien la peine, bien la peine, bien la côa, côa, côa, côa, côaaa – ‘
Sur la pointe des pieds, Lily traverse mon salon. Canadienne ouverte sur velours noir. Fidèle donc, comme toujours, à elle-même. Son sourire coupable lui barre le profil. Un chien de garde se met à aboyer. Puis je m’aperçois que c’est moi qui me démène de la sorte. C’est moi qui, de la banquette, lui crie:
‘Alors t’es revenue me cambrioler encore? Eh bien, figure-toi qu’il n’y a plus rien. Et puis, moi, je vais mourir, na-na-na-nèèère!…’
Lily secoue la tête. Ses yeux rient et pleurent en même temps.
‘… donc, si tu as envie d’une promenade en forêt, tu me téléphones, hein, Paul… Mon ami…’
Une promenade en forêt. Enfin, enfin, de retour dans l’entrée obscure du café des Remparts! Lily et moi. Par ce samedi soir fatidique de l’année dernière. Cependant, mes mains commencent de patauger à travers sa silhouette et je m’écroule comme un manteau qu’on aurait cherché à mettre d’aplomb. Dehors minuit sonne déjà et il me semble entendre, mille fois amplifiés, les battements d’ailes de tout un contingent d’oies sauvages. Et leur cri perçant. Je ne comprends pas. L’hiver, va-t-il revenir? Faux pas sur faux pas. De nouveau, je viens de quitter la fille à la lèvre

inférieure tremblante. Tout le monde, en fait. Et de nouveau, mon père:
‘Hé ho! Hé ho! Où crois-tu aller?!’
Maladresse sur maladresse. N’importe quoi. Paris. Mais je reviens. Je boucle une fraction de seconde de douze ans. J’ai trente ans et ma vie est encore à commencer. Les seules preuves du passage du temps sont mon amitié avec Marouschka et mon bilinguisme, et encore, les preuves, c’est quelque chose de si fragile. La nuque me démange à cause de la vermine. Me voilà alors devant un lavabo ébréché, en train de secouer ma crinière. Il en tombe, à présent, une cataracte de tortues et de scarabées. Toujours malade. Quarante, quarante et un de fièvre. Oma tire les rideaux et vient me border. Que de bêtises! Je n’ai fait que des bêtises. J’ai douze ans et je viens de faire ma première fugue.
‘Mais dors, mon grand, dors. Oma est là. Oma ne te laissera jamais tomber…’
Dans le noir, je vois briller son bracelet. Sous le lit de Perle, d’un éclat lunaire et froid. Et, au bras de Lily, comme un clin d’oeil. Sur mon secrétaire aussi, ici à Delft, serein. Je le vois s’éteindre. Fondre dans la nuit. Quelqu’un ferme encore la porte. Mais je dors déjà.
A bord d’une Simca 1000. Notre chemin inondé par une averse. Le déluge. Ma mère a l’air butée, le visage gris. Mon père demande:
‘Pourquoi, cette fugue?’
‘Je ne sais pas. J’ai peur.’
‘Mais de quoi tu as peur? De nous? D’Annabel?’
‘Surtout d’elle, oui.’
‘Quoi?! Tu as peur de la petite?…’
‘Oui,’ dis-je, d’une voix étreinte, incapable de dire que c’est peut-être plus que de la peur.
Mon père dit:
‘Parce que, Oma, elle ne te fait pas peur?’
‘Non.’

Ma mère hausse les épaules, disant, comme pour elle-même:
‘Il y a pourtant de quoi…’
‘Eh pourquoi donc, je te prie?’ réagit mon père, arrachant, par inadvertance, un cri de douleur au klaxon.
‘Pourquoi donc? Pourquoi donc? Eh bien, tu ne la connais pas, ta propre mère, mon pauvre ami. C’est quand même un caractère. Et elle est très possessive! L’autre, là – ‘
C’est moi que ma mère désigne de la tête.
‘ – il ferait mieux d’avoir peur de cette femme plutôt que de s’intimider devant sa petite soeur…’
Silence. La route est lavée à si grande eau que mon père a dû se garer sur l’accôtement. Du haut du pare-brise s’écoulent de longues trompes de pluie. Elles se confondent avec mes larmes.

La fille aux haillons noirs l’avait bien oubliée, sa seringue. Moi, par contre, je reviens peu à peu à moi. J’ai même recommencé de manger. Un petit pot de yaourt par jour. Elle n’avait guère acheté autre-chose chez l’épicier du coin.
Ce qui en dit long sur sa propre nutrition. Petite dalmatienne vaporeuse. Je me demande si tu es encore là.
Mais comment savoir? Je suis trop faible pour regarder dehors – même si je me déplace et me retrouve, en somnambule, tantôt sur la banquette devant un écran de télévision enneigé, tantôt dans la mansarde, baigné par les moiteurs de mon lit. Et je ne distingue toujours pas la nuit du jour. Seulement, chaque quart d’heure, j’entends les cloches. Des ondes de bronze qui meurent autour de la Nouvelle Eglise.
Toutefois, cette bronchite massacreuse est un cadeau du ciel. J’aime bien être malade. Un corps qui n’est plus capable de rien, ne demandera rien non plus. Dire que, voilà à peine un mois et demi, j’ai eu peur précisément de ça. Et cette euphorie devant le résultat de mon test de détection… J’ai fait du chemin depuis. Désormais, je suis à la hauteur de quelque chose d’incurable. En mesure, enfin, d’évoquer Lily,
sans en souffrir trop.

chap. X

Une fièvre en amène une autre. Celle de l’année dernière dura trois mois et était bien plus infectueuse que celle qui me consume, aujourd’hui, à Delft. La fièvre d’alors durerait, disons, jusqu’à mon anniversaire, pour se transformer, ensuite, et définitivement, en infection. Barcelone, Toulouse. Destin qui s’était joué déjà auparavant. Tant pour Lily et que pour moi. Son curriculum, mon malaise, etc. Rien à faire. Tout avait été décidé bien avant notre tête-à-tête, cette nuit-là, dans la pizzeria de mon chef-lieu de province.
Le lendemain (mercredi, 21 février), je me rendis, comme convenu, aux éditions Bomhof à Amsterdam. Le temps de conquête syndical était venu à terme; je n’avais donc plus aucune excuse. Je me disais aussi que, dans mon cas, il était assez déplacé de jouer, ainsi, avec des occasions de gagner de l’argent. J’avais lié connaissance avec une femme d’affaires, mais justement: il fallait faire le poids.
Comme il faisait mauvais et que je n’avais, une fois de plus, guère dormi, je laissai la CX dans la rue qui faisait face à la gare. Difficile à définir, le malaise qui me rongeait. J’étais amoureux, mais c’était trop. J’allais chez Bomhof, mais c’était trop. A n’y rien comprendre. Dans mon dos, toujours cette sensation de flétrissure. Et il me semblait entendre aussi, en traversant la petite place de la gare, un sifflement comme celui d’une courroie usée par un moteur. Un bruit de sirène lointain et on ne peut plus proche pourtant. Ça n’allait pas du tout. Le bâtiment blanc des chemins de fer, par exemple, je le voyais ondoyant. Tantôt temple, tantôt gâteau de mariage. Comme à travers un mur de verre épais. De formidables lunettes posées, là, devant moi, sur mon chemin.

Dans le train, secoué par de nouvelles tempêtes, je conçus un poème que je comptai insérer dans mon récit de voyage. Mais oui. Pourquoi pas? Un peu de lyrisme pouvait très bien illustrer mes expériences et théories de voyageur vertical. Plus tard, abandonné par Lily, répudié par Bomhof, c’est ce moment précis que je considérerais comme le début de la fin de mon projet.
Il s’agissait du parfum de lily:

COURTISANE

Je supporte tout juste ce printemps-ci, le jour
qui meurt avec lenteur dans un après-midi dont
l’horloge est coincée. Lorsque des chats crient
dans le jardin je ne dors pas et rêve de trop.

Ils sont amoureux et ne gardent pas ça pour eux;
moi je voyage, étrange hôtel que ma maison.
Bref, je ne supporte pas ce printemps-ci –
tout est neuf et dure de trop.

Mais parfois quelque se chose est mis en mouvement
par toi, doux parfum, fagots brûlés au loin:
moment de calme sans arrêt.

Alors le jardin nous absorbe en silence et
l’après-midi se transforme dans un ciel coloré
par tous les secrets de l’univers.

A Amsterdam, Bomhof me confia tous les détails de ma mission parisienne. C’était facile. Je devais simplement me rendre rue Jacob. Parler français. Vendre des droits. En acheter. Faire, selon l’expression de Bomhof, ?un travail de représentant en lettres?. Et à mon retour, nous parlerions, bien entendu, de mon récit de voyage. Excellente idée,

d’ailleurs, d’y incorporer de la poésie.
Aujourd’hui à Delft, je sais que je n’aurais pas dû le croire, mais j’étais encore si bon enfant…
A la nuit tombante, nous avons dîné dans un sous-sol
dans le centre d’Amsterdam. Bomhof était très excité. Le
vent, peut-être. Et son extase augmenta la mienne. Il ne
parlait plus littérature, mais, sans cesse, de ?sa maîtresse en titre?. Pourquoi ne pas dîner un jour à quatre? Ainsi, il ferait la connaissance de Lily. Mais attention! Sa maîtresse en titre – c’était ?une femme belle et très très très très délicate? – pourrait-elle bien s’entendre avec Lily?
Je croyais que oui et lui fis une description.
‘Ah, she’s funny,’ dit Bomhof. Et son anglais me sembla tout à fait de circonstance.

Rentré, toujours aussi fébrile, le soir même, par le dernier train, j’eus Lily au téléphone. Je lui racontai, par fragments, le tour magnifique qu’avait pris ma vie. Notre vie. Avec Bomhof. Paris. Sa maîtresse en titre. Mon récit de voyage. Notre prochain dîner à quatre. Désormais, nous appartenions à une grande famille de gens de grand calibre.
Lily était aussi euphorique que moi. Et elle me raconta sa journée. Elle était allée prendre de l’argent dans un coffre-fort secret, pour acheter la SARL dont elle m’avait parlé. Puis, pensant tout le temps à moi, elle avait, au supermarché du coin, renversé toute une pile de boîtes de conserve. Injurié, là-dessus, les boîtes éparpillées par terre. Puis piqué une crise de fou rire, partagée, bientôt, par le personnel de service et les caissières du magasin.
‘As-tu déjà entendu parler du ?fait d’être amoureux”,’ dis-je sur un ton que je voulais docte.
Un temps.
A peine audible sa réponse. Un souffle d’animal blessé.
‘Oui. Paul. Je crois que je le suis un peu…’

Et j’étais sûr que ses yeux, à cet instant-là, s’embuaient encore sous ce voile bien connu de joie et de détresse.
Ou était-ce, de nouveau, la flétrissure entre mes omoplates? Mes nerfs qui me jouaient des tours?
Notre bavardage a repris. Et Lily a eu une bonne idée. Au fait, pourquoi ne pas passer par la Haye en me rendant à Paris? Puisque c’était sur la même ligne de chemin de fer… Et puis, je lui avais dit que je n’y étais attendu que le 27 février… Alors je pouvais passer la nuit de dimanche à lundi chez elle, à la Haye… Ensuite, elle m’accompagnerait au train.

Samedi 24 février. La nuit qui précède mon départ. Je suis dans un état étrange. Est-ce que je dors? Il me semble que non. Il me semble… Dans le jardin mugit encore le vent, transpercé par des hurlements de chats, qui n’en peuvent plus d’envie. Au plafond de ma chambre alors une manière de mandala. Ou plutôt, plus de plafond du tout, mais les vitraux d’une cathédrale immense qui, tels des cercles concentriques, se tracent dans l’infini. Une mosaïque où dominent le bleu et l’orange. Un grand festin tenu dans les profondeurs du ciel, peuplées de silhouettes radieuses. Je sens que je suis convié là. J’ai peur. Et j’ai le vertige. Cependant, je suis très attiré par cette fresque flottante, par les splendeurs de la fête où l’on m’attend. Je me rends compte soudain que je n’habiterai plus pour longtemps cette maison, sans pressentir, d’ailleurs, que j’habiterai Delft, l’année prochaine. Au plafond, la fresque, peu à peu, s’estompe et je crois que je m’endors. Tout comme les chats et la tempête. Mon Dieu, quel suspect silence tout à coup.

Un faux silence. Bien agités encore le monde et mon jardin sous des rafales de vent, le lendemain après-midi. Je me tiens devant mon secrétaire et je réfléchis. Enfin: j’essaie. Mais oui, pourquoi pas en fait? D’un petit tiroir, je sors, en

tremblant tout de même beaucoup, le bracelet d’Oma. Toujours aussi beau. Il brille placidement dans le soleil encore bien bas et pâle qui filtre à travers ma fenêtre. Que faire? (chap.?)
Non, non. Trop tôt encore pour le donner à Lily. Le patron du café des Remparts me revenait en esprit: il ne faut rien précipiter; tu sais quand nous, on s’est connus avec ma femme… (‘Et si les choses se précipitaient toutes seules?…’ me suis-je demandé.)
Pourtant, j’ai remis le bracelet dans sa cachette. Je m’étais déjà trompé une fois. Et, par la suite, j’avais dû cambrioler Perle. Ce n’était pas la peine de recommencer. Il fallait attendre. Je donnerais à Lily mon poème sur son parfum et voilà tout pour le moment.

Pour la deuxième fois en l’espace de huit jours, j’ai garé la CX à proximité de la gare. Puis j’ai eu droit à trois quarts d’heure d’attente. La tempête jetait des branches sur les rails. Et il y avait eu un suicide. Ainsi, maintenant, non seulement mon voisin, mais encore tout l’univers s’opposait à l’aventure que j’étais en train de vivre. Ensuite il y a encore eu une annonce prolongeant mon tourment d’au moins une demi-heure et j’ai fini par me faire rembourser mon billet pour la Haye.
D’une cabine, j’ai appelé Lily. Elle ne tenait plus en place, mais profiterait de mon retard pour aller chercher ?de la bouffe?. C’était possible à la Haye. Près de chez elle, sur le littoral, tout un centre commercial à sa disposition, le dimanche. Ça me tentait, de goûter à sa cuisine?
Dans la voiture, je me suis mis à chanter, à jubiler presque, avec mon autoradio

And now I am king
And my queen will
Come at dawn

She’ll be waiting
In Kingston Town –

Et j’avais ainsi l’impression de galoper au volant. On peut difficilement dire ?par monts et par vaux? en Hollande, mais sans cesse, des ponts, des viaducs me soulevaient, pour permettre, ensuite, des manières de descente en roue libre. Plus rien ne m’arrêterait. Ni les branches qui, de temps à autre, s’abattaient sur le pare-brise. Ni les orbes limpides, les éventails de pluie qu’il me semblait alors crever, là, sur l’autoroute de l’ouest.

She’ll be waiting
In Kingston town
Ride on
She’ll be waiting
In Kingston town
Ride on
She’ll be waiting, etc.

Quel trac néanmoins! Tout en conduisant, je vérifiais continuellement la solidité de mon membre. Sous la douche, mardi dernier, il y avait eu des hauts et des bas. Et il y avait le souvenir de Perle. Le doute qui me rongeait. A cause d’elle. Malgré moi.
J’ai encore appelé Lily. Cette fois-ci d’un restaurant routier aux alentours d’Utrecht. Elle avait fait ses courses. Préparé un plat de fruits de mer.
A la nuit tombante, nous nous sommes retrouvés, Lily et moi, dans une station libre-service. Escale cosmique à l’entrée de la Haye. Je la revois descendre de sa petite Honda et venir vers moi. Au ralenti. Sur fond de ciel mauve. Sous une neige tout à fait inattendue qui fondait sur nos épaules. Rose fuchsia sa bouche et son sarrau très assorti au velours noir dessous. Le visage immense. Et cette excuse triste dans

le sourire. Lily. Ou plutôt, une des nombreuses Lily, que je
croyais connaître et qui me prenait en même temps au dépourvu (‘Surmené? Comment ça, surmené, Paul?’). Elle me chuchotait à l’oreille que j’étais ?beau?, en essuyant, d’une main furtive, son rouge à lèvres de ma joue gauche. Puis, nos voitures se sont poursuivies jusque chez elle. Presque une tradition déjà, ce petit jeu, cette négation rageuse de tout danger.
Nous nous sommes arrêtés dans une rue obscure, située à l’autre bout de la ville, dans un quartier connu partout aux Pays-Bas sous le nom de Schilderswijk, le Quartier des Peintres. Sur le trottoir, un réverbère clignotait sans conviction. Sur le point, sans doute, de rendre l’âme. Oui, Kingston town, the place I want to live…

Dernièrement encore, j’y suis retourné. Par un samedi après-midi maussade, juste avant que je ne tombe malade. Delft m’ennuyait ce jour-là. A l’extérieur de la ville, j’avais sauté dans le tramway de la Haye, Scheveningue. Puis arrivé à destination, j’avais été sidéré par le nombre de portes et de fenêtres murées. Il y en avait déjà pas mal l’année dernière, mais actuellement presque toute la rue montrait un visage d’aveugle. Aux fenêtres de l’ancien pied-à-terre de Lily des draps et des couvertures en guise de rideaux, les seuls signes de vie. A l’époque, il y avait des stores et de vrais rideaux de gaze.

Nous sommes rapidement sortis de nos voitures, Lily et moi, et nous avons claqué nos portières très fort. Je me suis dit qu’elle était tout aussi nerveuse que moi.
La neige s’était transformée en pluie. Du crachin. Un voile glacé que la tempête déchirait et rendait fou.

Lily m’a précédé dans un portique où montait un escalier vers sa porte et où j’étais grisé par un nuage de Courtisane qui

descendait sur moi. Deux, trois serrures d’abord et puis nous nous sommes embrassés dans l’entrée de son appartement.
Elle avait laissé toutes lumières allumées. Avec, en plus des bougies, sur les deux manteaux de cheminée en marbre. Moi j’étais ébahi devant le faste de l’intérieur. Meubles somptueux, tableaux, sculptures, etc. Puis les fruits de mer attendaient sur une table entièrement dressée avec du Wedgewood, des verres de cristal et une argenterie chatoyante dans laquelle, comme dévastés de larmes, s’étiraient nos deux visages. Et encore des bougies. Tout cet éclat faisait bien drôle, dans ce quartier du bout du monde; même légèrement clandestin, quoique, bien entendu, j’en fusse enchanté: c’était ça la vie que mènerait désormais l’auteur de récits de voyage avec son aventurière.

Je lui ai donné mon poème, en tentant de lui expliquer que, dans le fond, ce n’était pas de la poésie, mais un fragment de voyage vertical, intérieur… M’entendait-elle? Elle se tenait debout au milieu de la pièce et semblait très absorbée par le poème.
Elle a fini par baisser le feuillet et m’a souri, émue, avec une buée de désarroi aux yeux.
Dans ma tête, par bribes, l’écho d’un certain dialogue…
‘… mais c’est peut-être dû à ma folie…’
‘Et qu’est-ce que tu penses de la mienne alors?’
Et elle s’est affaissée sur un large sofa en bois de palissandre et en soie. Parmi d’énormes nénuphars. Comme si elle se baignait dans une mare. Courtisane prenant bain au grand air.
‘Je suis… speechless,’ m’a-t-elle dit. ‘Tu as écrit ça pour moi?’
‘Oui.’
Elle s’est relevée et elle a coulé son corps contre le mien. Je sentais ses hanches. Sa gorge plantureuse. Ses seins que j’avais soudain envie mordre. Et son coeur, qui battait de

plus en plus vite. Elle m’a chuchoté qu’elle voulait faire l’amour avec moi et, de nouveau, j’ai eu peur. Ma maladresse, mardi dernier, sous la douche. Le doute. Perle. Avec, en plus, tout le curriculum de Lily. Jamais, je ne serais à la hauteur d’une femme comme elle.
‘Maintenant?’
Ma voix a dû trahir une certaine panique, parce que, d’une
manière tout à fait naturelle, elle m’a dit:
‘Ho, ne t’inquiète pas. Je dis toujours que le lit n’est pas la chose la plus importante… Et puis, tu veux que je te dise, Paul?’
‘Oui.’
‘Toi et moi, on va vivre de ces trucs ensemble, tu sais…’ J’ai dit oui tout en n’étant nullement convaincu. Et j’ai tenu un discours sur la fidélité, l’épidémie, Perle. Tout un flot d’incertitudes. Toutes sortes de choses que je ne voulais, en fait, pas dire. Mais incapable d’y mettre un terme. Je m’entendais. Me détestais.
Cependant, Lily ne paraissait pas choquée, ni même surprise. Elle s’était bien doutée que le sujet serait abordé, un jour ou l’autre. Mais bon. De toute façon. Et elle a encore dit que, pour elle, le lit n’était pas la chose la plus importante. Puis, quant à l’épidémie, je n’avais pas à m’inquiéter: la dernière fois qu’elle avait ?eu des rapports?, c’était déjà il y a huit mois…
‘En Yougoslavie?’ ai-je demandé.
Mais elle ne semblait pas entendre.

J’ai soupiré et j’ai dit:
‘J’aimerais bien un jour pleurer des heures et des heures dans tes bras…’
Là elle avait quand même tiqué, mais s’était aussitôt ressaisie pour me dire, en haussant les épaules:
‘D’accord, chéri, si c’est ça ton truc…’
C’était bien l’accent de la Haye. Seulement en plus dur. Un

accent borgne. Celui du quartier où nous étions.

Plus rien qu’un faisceau de nerfs, mon estomac. Un noeud de vipères. C’est donc uniquement pour faire plaisir à Lily que j’ai mangé un peu. Et avalé quelques gorgées de sancerre pour faire passer la nourriture. Fruits de mer dont le souffle fade m’évoquait tout de même l’horizon. Des voiliers sur fond de lune – le monde. Lily non plus n’avait pas grand-faim. Nous en étions à nous demander ce que nous faisions à table, lorsqu’un coup de sonnette est venue démolir notre impasse.
Lily croit d’abord qu’il s’agit d’un ?deal?. Mais c’est la copine Evelyne qui (je me demande comment) a eu vent de ma présence et qui veut me dire bonjour.
Et qui ingurgite tous les fruits de mer à notre place. Sagement, nous écoutons son gentil babil. Je n’y comprends rien, sauf qu’il est question d’une transaction à laquelle Lily coopère aussi. Un commerce d’oeuvres d’art venant de Suisse, rapport à un envoi de passeports par lettre recommandée. Mais même Lily, d’habitude si crâne, ne souffle mot.
Enfin, au bout d’un quart d’heure (qui semble une éternité), Evelyne repart. Elle nous souhaite bonne chance, disant avec un clin d’oeil de la remercier pour ?le suspense? qu’elle avait créé pour nous.
La porte à peine fermée, Lily me tend sa petite pipe en forme de cercueil dont nous tirons tous les deux une seule mais énorme bouffée.
‘Ecoute, ça c’est pour toi,’ chuchote-t-elle.
Elle pointe une télécommande vers son compact disc et une voix chante

Woman, I can hardly express
My next emotion and thankfullness…

Lily a éteint la lumière et se déshabille à la lueur

tremblante des bougies. Enlève soigneusement ses bas de soie.
Son velours noir et son sarrau déjà sur le parquet. Je la vois danser. Flotter presque. Tripoter et soupeser un sein. En souriant. Les yeux fermés.
‘Ah, pas mal, pas mal…’ lui dis-je, en monsieur très à l’aise dans un bordel.
Sur sa table de nuit un Smith & Wesson qu’elle range, en disant que ?ça ne fait pas très romantique?.
Et, en même temps que mes incertitudes, tombent un à un mes vêtements. Tout comme les pétales d’une fleur dans la tempête du printemps. J’entends la mer gronder. La montée d’une lame de fond qui m’entraîne. Et qui lave mes blessures.

(Du moment où j’avais quitté la fille à la lèvre inférieure tremblante jusqu’à mon retour, le temps n’avait pas eu de prise sur moi. J’avais trente ans qui en étaient, au fond, dix-neuf. Je revenais de Paris, complètement fauché, et j’avais des poux. On comprendra qu’il fût difficile de redémarrer dans la vie. Car qui veut d’un vieil adolescent? C’est une bête malade. Dans le meilleur des cas, le troupeau l’écarte. Dans le pire, elle est déchiquetée par les autres. Dans mon cas, personne ne voulait rien savoir de ce qui, un jour, m’avait poussé à prendre la fuite. On aurait quand même pu se poser des questions sur mes mobiles profonds. Cela m’aurait peut-être aidé, mais non – on n’en avait que faire. Puisque c’était moi qui avais choisi d’être irrécupérable.
Tout cela n’explique rien, mais montre simplement un moment décisif, où mes difficultés à vivre se sont aggravées. Non, rien, en fait, ne s’explique. Sauf peut-être Perle, grâce à qui je n’étais plus l’animal blessé de la troupe. Pour la brève période, d’ailleurs, qu’on connaît et suite à laquelle
les choses s’étaient encore plus radicalement aggravées que toutes les fois précédentes. Et encore, c’était peu de chose: Barcelone m’attendait, avec des lames de rasoir et moi je ne me doutais de rien.)

(Ici retour-poux-Oma)

Un autre Paris, en cette avant-saison 1990, l’année dernière. Pimpant. Tout au moins, par rapport au sombre écheveau de brique et de ferraille que j’avais laissé derrière moi six ans plus tôt. Fontaines et palais, de nouveau, illuminés. Et révolue, enfin, la morosité d’une révolution tombée en charpie. Une autre ville, ailleurs dans le cosmos. On y avait même construit une pyramide (de cristal, eût-on dit) devant l’entrée du Louvre et une ‘Grande Arche’, titanesque ‘Arc de triomphe’ dans galaxie nouvelle.
Dans cet autre Paris, donc, je menai à bien l’affaire que Bomhof m’avait confiée. Dans les bureaux surchauffés de la maison d’édition, qui rappelaient Versailles (Now I am king and my queen will come at dawn…), j’étudiai des contrats, téléphonai à Amsterdam. Et je ne perdais pas de temps. Déjà, j’avais, d’un sous-entendu à l’autre, ouvert une parenthèse: mon récit de voyage.
Bienveillants, les éditeurs de Paris. Poli, et en même temps, fort réel, leur sourire. Mais oui. Ça pouvait les intéresser. Surtout – n’est-ce pas – que j’étais en mesure d’en assurer la traduction en français moi-même…
Plus tard, répudié par Bomhof et par Lily, je pouvais encore transpirer de grosses gouttes, en revivant cette après-midi-là. Sans le savoir, j’avais, en ces instants, dû préparer les lames de rasoir de Barcelone.
Mais, pour l’heure, tout est fantastique. A croire que Lily porte bonheur. Tout comme la tempête, qui, elle, a été porteuse de Lily. Elle souffle aussi à Paris. Chuchote. Se cache au fond de la moindre venelle de la métropole, avant de se déployer en éventail de courants d’air et de traverser les boulevards. Pour, ensuite, se répandre jusque dans le quatorzième arrondissement et cogner sur les volets de mon hôtel.

Hôtel de la Sablière dans la rue du même nom. C’était Marouschka qui avait réservé ma chambre. Elle attendait Rôm,

son cousin à la voix enrouée, avec qui nous avions fait Avignon jadis, et ne pouvait m’héberger chez elle, Porte de Saint-Cloud. N’importe. De toute façon, c’était Bomhof qui payait. Et puis, j’avais besoin d’être seul. Car, malgré tout, je sentais toujours cette flétrissure dans le dos et me demandais s’il n’aurait pas fallu me soigner rigoureusement avant de m’embarquer dans la première aventure venue.
‘Quel esprit tourmenté alors, ce petit frère!…’ dirait plus tard Marouschka.
Ce soir-là, j’étais assis sous la verrière de la Coupole. Je buvais un cognac et prenais des notes. Mardi gras. Dans ma tête et au-dehors, à Montparnasse. Brouillé, de temps à autre, le boulevard, par des traînées de pluie. S’enguirlandaient voitures, phares, réclames lumineuses. Un énorme serpent qui allait faire la fête. J’attendais Marouschka. Nous avions convenu d’aller dîner, vers dix heures et demie, dans un cabaret de la rue Falguière. Et, peu à peu, sur le revers de mon ticket de caisse, prenait forme un nouveau poème dédié à Lily:

Tu as autant de visages
que de mystères que je partage.

Dans cette présence ma solitude
est parfaite. Je suis

un monsieur avec un chapeau,
imperméable et chevalière. Tu montres

du coin de l’oeil le chemin.
Le bain est en marbre, chaude l’onde

qui nous englobe à l’arrêt.
Fermés tes yeux –

Coup de klaxon. Ma soeur de lait. Rieuse. Au milieu du boulevard.

Un matin, Lily me téléphone à Paris pour me dire qu’elle vit un moment inouï. Un de ses amis est venu lui porter son petit déjeuner au lit et elle a profité de l’occasion pour lui revendre son revolver. C’était bien, non?
Evidemment, je ne peux m’empêcher de lui demander, d’une voix incertaine, de m’expliquer la présence du copain.
‘Oh, ne t’inquiète pas,’ me dit-elle. ‘C’est un superpote, sans plus. Et puis, c’est mon anniversaire aujourd’hui…’
J’y oppose faiblement qu’il aurait fallu me le dire. Dans ce cas, j’aurais pu lui envoyer des fleurs. Ou bien lui acheter un beau cadeau…
‘Oh non,’ me dit-elle. ‘Mon anniversaire, je ne le fête jamais.’

‘Oh, ne t’inquiète pas,’ me dit, cinq minutes après, Marouschka. ‘Toi aussi tu m’apportais régulièrement des croissants dans le temps. Et n’oublie pas que c’est son anniversaire. C’est une bonne raison, tu ne trouves pas?’
Je demeure, un court instant, muet. Sur la ligne, la mer, du vent. Tout comme dans un coquillage.
‘Oui, peut-être,’ dis-je mollement.
‘Non mais, réfléchis, Paul. C’est son anniversaire aujourd’hui. Elle est donc poisson. C’est souvent des gens sensibles, tu sais. Non, non, elle ne va pas te faire de mal avec ce type. Mais si tu veux, on fera les cartes demain ou après-demain soir. Comme ça, tu verras où tu en es avec elle…’
Je raccroche. Marouschka a sûrement raison. Et puis, Lily n’est pas Perle. Traversant le parvis de la Tour Montparnasse, le vent (toujours le même) dans le dos, je n’y pense déjà plus.

Le dernier soir, Marouschka m’avait donné rendez-vous dans son appartement, Porte de Saint-Cloud. Nous allions, selon son expression, ?faire les cartes?. Pour lui faciliter la tâche, je m’étais promis de lui montrer une photo de Lily. La photo, d’ailleurs, qui disparaîtrait dans le cambriolage de ma maison à Delft. Lily me l’avait donnée, le matin de mon départ pour Paris. Elle n’avait fermé l’oeil. Elle s’était dit que ce serait dommage parce que Paul était là. Et de bonne heure, elle m’avait emmené à Schéveningue, situé tout près de chez elle, sur la côte. Maintenant nous étions assis, la main dans la main, dans sa voiture, violemment secouée par la tempête et nous admirions la mer du Nord en pleine effervescence. Ebouillantée presque. J’avais dit à Lily que je voulais l’emporter. De son sac, alors, elle a sorti une série de photos que j’ai regardées. Puis soigneusement examinées. Je tiquais. Sur aucune des photos elle n’était belle. Enfin, ce n’était pas la même beauté que celle que je tenais si ardemment à déceler parmi son infinitude de visages et j’ai eu peur, tout à coup, de m’être trompé. Impatiente, Lily voulais déjà remettre le tout dans son sac, mais je me suis décidé pour un cliché sur lequel elle était, pour le moins, pas mal. Lily. Rieuse et assise sur le bord d’un lit. Sûrement dans un de ces pays d’Extrême Orient qu’elle avait visités avant de me connaître. J’ai encore hésité, en me torturant l’esprit à deviner dans quelle situation elle avait bien pu se faire photographier ainsi.
‘Bon. Tu la veux? Ou tu ne la veux pas?’
‘Si, si, bien sûr. Elle est… Elle est très jolie.’
‘Ah bon. Pourquoi fais-tu cette tête alors?’
‘Pour rien,’ avais-je répondu gauchement. ‘C’est qu’il est difficile de choisir, tu sais, avec tous les visages que tu as…’
Là elle a ri, en jetant ses boucles en arrière, et démarré la voiture. Le vent était si violent que je me demandais s’il n’allait pas soulever la petite Honda et la projeter. Très

loin. Dans la mer rageuse. Au lieu de nous amener à la gare.
Depuis ce matin-là, je ne n’avais plus guère pensé à la photo de Lily. Mais seul, à présent, dans ma chambre d’hôtel à Montparnasse, je m’en suis bien souvenu. Me disant que ça pourrait servir au Tarot. Et j’ai plongé ma main dans ma poche intérieure.
Un de ces fouillis! Billet de train. Passeport. Plusieurs
billets de deux cents francs. Le ticket de caisse de la Coupole aussi, avec mon dernier poème que j’envisage, bien entendu, d’insérer dans mon récit de voyage et que Marouschka a trouvé ?très fin?. Finalement, ma main palpe quelque chose de dur.
Et voilà que, entre pouce et index, je tiens le bracelet de ma grand-mère.

A travers le vent et le trafic de Montparnasse, j’ai cru entendre des applaudissements et j’ai fait une révérence.
Prestidigitateur malgré moi? J’avais pourtant rangé le bracelet dans mon secrétaire, à six cents kilomètres de cette chambre d’hôtel. Instant que j’étais en mesure de revivre geste par geste. Alors, Oma?
Euphorique, je me sentais et, en même temps: épuisé. En plus, au creux de mes omoplates, les vieilles douleurs brûlaient encore plus fort que d’habitude. Un vrai brasier. J’ai donc pris un bain, avec une bonne douche froide dessus. Le tout bruissant autour de moi comme le ressac de Schéveningue. Après, j’ai téléphoné à Marouschka pour lui annoncer que je serais en retard. Je me suis habillé et, les mains dans la nuque, allongé sur le lit.

Un incident avec Perle m’est revenu en esprit. Mai 1988. Nous revenions de l’incinération d’Oma. Six heures et demie du soir. Gris le ciel, tiède l’air. Nous roulions les vitres de la CX ouvertes. Une petite jungle à droite de la route entre ma banlieue et le centre du chef-lieu de province. Bouquets de

peupliers, brousailles, mauvaises herbes – le tout interrompu une seconde par un viaduc des chemins de fer. Ensuite un carrefour. Feu vert. Je prends à droite.
Dans le fouillis, une silhouette, qui salue la voiture en agitant le bras. Je cligne des yeux. Plus rien.
‘Tu n’as pas vu quelqu’un là, Perle?’
‘Si, il me semble…’
Elle se retourne.
‘Tiens, il n’est plus là.’
‘Justement… Mais il était bien là à l’instant. Je ne sais pas si tu as vu, mais il nous a même fait un signe de la main…’
Elle restait à demi retournée. Je voyais dans mon rétroviseur encore le viaduc. Dessus, soudain, la même silhouette, un homme (ou une femme?), qui levait la main, comme au départ d’un train ou d’un bateau.
‘Tiens, regarde,’ dis-je. ‘Mais regarde!’
Je ne sais pas si Perle voit ce que je vois, mais la personne a déjà disparu, laissant un instant encore les contours transparents d’une forme humaine. Puis plus rien. Comme à l’instant. Plus personne. Nous continuons notre chemin. Les yeux de Perle bleuis par la panique.
Elle se met donc à glapir:
‘Mais tu m’agaces, à la fin, avec tes superstitions! Tu me fais chier!!!…’
Je lui réponds que ce n’est pas moi qui suis superstitieux, mais elle – puisqu’elle a peur. Veut-elle que je le lui explique? Eh bien, il ne faut pas être superstitieux. Par contre, il ne faut pas non plus reculer devant le merveilleux, si le merveilleux venait se joindre à notre vérité commune.
Cependant, Perle se frappait sans cesse des deux mains le front, avec une hystérie qui me rappelait encore celle de sa maman. Puis elle continuait à hurler que je la faisais ?chier?, que je faisais chier tout le monde, que je buvais trop de cognac, que, de toute façon, je dépensais trop

d’argent à ?ça?. Notre argent. Donc, son argent. Sa bourse. Ses économies… Nous arrivions chez moi.

Vers minuit, Perle s’est remise à crier. Elle avait froissé en boule et posé, sur la table basse devant nous, un paquet de tabac vide. Et, tout à coup, l’emballage s’était déroulé et le paquet était tombé par terre.
‘Tiens, voilà la même personne qui passe,’ avais-je dit.
De nouveau, cette traversée bleu pâle dans le regard de Perle, les yeux qui rugissaient, avant même que j’entende sa voix, qui s’éraflait:
‘Ah, ce que je n’aime pas ça! Non, mais vraiment, je n’aime pas ça! Ah non! Ce genre de trucs, mets-toi bien dans la tête que je ne veux pas de ça chez moi, je ne veux pas de ça chez moi! Je veux dire… des, des gens comme ça, qui vous disent bonjour, comme ça…’
‘Pas bonjour,’ dis-je, à la plus vive contrariété de Perle. ‘Elle nous a dit adieu…’

J’ai pris le métro jusqu’à la Porte de Saint-Cloud. De la cage d’escalier de l’immeuble où habite ma soeur de lait, j’ai un instant regardé la place. Fontaines et sculptures. Folles ballerinas sous rafales de vent. J’étais heureux, non? Lily dans ma vie. Bomhof. Oma qui me faisait signe. Qu’est-ce qui me consumait donc au point de me creuser le dos?
Nous buvons une infusion. Ensuite, moi, du cognac. Je viens
de parler du ?bracelet baladeur?. Marouschka ne semble pas
surprise – émerveillée plutôt. Elle dit que c’est d’un très bon augure. Elle a mis ses lunettes et me demande de mélanger les cartes, me laisse choisir. Entre-temps, elle regarde la photo de Lily, tout en murmurant comme pour elle-même.
‘Poisson, hm, femme d’affaires, hm…’
Elle lève la tête, me regarde d’un oeil navré, agrandi par ses lunettes.
‘Qu’est-ce que tu veux savoir, petit frère?’ me dit-elle.
‘J’aimerais bien savoir si ça va marcher avec Lily.’
Cascade de squelettes, de tridents, de rois et de beaucoup de bouquets de flammes, qui répètent, invariablement, la même histoire. Lily m’?aime?, mais il y a ?quelque chose de pas net?. Un homme ?plus vieux qu’elle?.
Je tique.
‘Pas nécessairement un rival,’ dit Marouschka.
Je m’inquiète pourtant. Le franc-maçon de la cheminée? L’ami porte-petit-déjeuner? Tonton Vodka? Tonton Piqûre?
Nouvelle cascade. Même information.
‘Ne cherche pas,’ me dit finalement Marouschka. ‘Je crois que ça va marcher. Oui, ça va marcher. Je vois beaucoup d’amour.’
Pour mon récit de voyage, ça va marcher aussi. Très bonnes, les cartes. Seulement, ce n’est pas pour tout de suite; il y aura une attente. Le même désarroi, dans les lunettes de Marouschka, que tout à l’heure. J’ai l’impression qu’elle ne

me dit pas tout. Pourquoi?
Mais une autre question me tient à coeur bien davantage encore: pourquoi tantôt les cartes se sont-elles enrayées à propos de Lily. Ce n’est pas normal, ça.
‘Ne cherche pas,’ me répète Marouschka, en rangeant son jeu dans un petit sac en velours noir. ‘Il y a beaucoup d’amour.’
Sans grande conviction, je hoche la tête. De quoi veut-elle me prévenir? Contre quoi?

Et me voilà de retour au café des Remparts, dans mon vieux chef-lieu de province. J’attends Lily. Elle doit encore conclure quelque marché à Hellendoorn. Des affaires d’homéopathie. Et puis l’achat de la Sarl qui va lui servir de ?blanchisserie?. Elle me rejoindra vers les huit heures et demie, neuf heures du soir. Mollement, devant un verre de cognac, je récapitule les événements de la semaine. Paris, l’édition, l’omniprésence encore de la tempête, le bracelet d’Oma et aussi mes conversations avec Marouschka. Je ne comprends pas les cartes. Je ne sens pas la moindre déchirure au coeur.
Ce matin, d’une cabine située rue de la Sablière, un peu plus haut que mon hôtel, j’ai appelé Lily.
‘J’arrive.’
‘Je t’aime,’ m’a-t-elle dit
A la Gare du Nord, j’ai pris le train en direction d’Amsterdam. Un matin gris, sans trop de vent. Je me suis endormi. Pour me réveiller des heures et des heures après, aux alentours de Mons. Au-dessus de la Belgique, plus gris encore, le ciel, traversé de nuages châtain. Gigantesque chapiteau entièrement fait de peaux de souris.
J’ai récupéré la CX, à la Haye, dans le quartier borgne de Lily, et, à travers l’heure de pointe et maintenant aussi d’interminables rideaux de neige fondue, j’ai regagné mon chef-lieu de province. Arrivé chez moi, j’ai pris une douche. Après, je me suis allongé dans le noir. Dehors il neigeait toujours. Et toujours aussi vainement. Une poussière cristalline, phosphorescente à cause de la lumière des réverbères. Sur mes paupières, monotone, le défilé de banlieues et de champs usés jusqu’à la trame. Le nord de la France. La Haye. Incessant. Le tout sous le lustre doré d’un bracelet. Mais je ne dormais pas. A cause de mon rendez-vous, au café des Remparts.

La porte du café s’est ouverte. Lily. D’une démarche de panthère, elle se dirige vers ma table. Ses seins flottant dans un corsage de soie. Mon sexe, tout de suite, s’emplit de sang. Je me lève et nous nous embrassons. Dilatées ses pupilles, mais je n’y prête guère attention. C’est le visage qu’elle a ce soir. Je la reconnais et ne la reconnais pas. Comme d’habitude. Déjà grisé, moi, par le brouillard de Courtisane qui nous enveloppe. Bois brûlé et chèvrefeuille. Et quelque chose d’autre encore. D’indéfinissable. L’odeur de tous les horizons du monde.
Moins serein, pourtant, que tout à l’heure, je redemande un cognac, et pour Lily un campari glace. Je la vois soudain réfléchir. Hésiter. Me toiser d’un regard rempli de mystère. Puis, avec une brusquerie électrique, elle me tend un paquet. Sorte d’artichaut de papier journal. Dedans, assurément, quelque objet fragile. Je l’ouvre. Puis prend naissance, parmi des feuilles ocre, quelque chose dont la patine me rappelle le bracelet baladeur. Ce n’est pourtant pas de l’or. C’est une écritoire de bronze.
Je reste interdit. Je ne sais pas pourquoi, mais voilà exactement ce qui me fallait.
‘Pour ton récit de voyage,’ dit-elle, devant mon air confus. ‘Il faut encore te trouver un stylo Mont Blanc ou autre; enfin, on verra. Alors, tu aimes?…’
Comment ne pas aimer cet admirable plateau de bronze, style ‘art nouveau’, au milieu duquel sont incrustés deux encriers en faïence bleu ciel ? Nous nous regardons. Fixement. Sans dire un mot.

Nous sommes sortis. La neige, ce soir-là, continuait à fondre sur la ville, comme toutes les promesses qui, par la suite, n’ont pu se tenir. Les faisceaux sur l’église en face du restaurant parcourus de voilages jaunes. Nous nous sommes arrêtés un instant. Lily me tendait sa petite pipe en forme de

cercueil. Après, ses pupilles me paraissaient moins dilatées
qu’avant.

Le restaurant s’appelle Chez Barbara. Lily y a réservé une table pour fêter mon retour, l’achat de sa ?blanchisserie? ?pour une bouchée de pain?, la ?vie de vacances? que nous allons mener tous les deux, etcetera.
De notre table, nous avons vue sur la place presque déserte et l’église illuminée pour pas grand-monde. Nous, et encore quelques ombres frileuses, qui s’effacent, dehors, le long des vieilles façades de ce chef-lieu de province.
Défilé d’huîtres, de rognons de veau, d’entremets, de salades et de fromages. Rien, en fait, n’est frais – nous sommes aux Pays-Bas. Mais c’est l’atmosphère qui compte. Lumière tamisée et rengaines françaises des années soixante-dix. Pas besoin de faire tes bagages, mets un foulard sur tes cheveux. Ou mieux encore: nuit magique, wooooooh… De toute façon, nous ne sommes pas venus là pour manger. A côté de nous, dans un grand seau à glace, scintillante, une bouteille de champagne rosé.

Vers minuit, les autres dîneurs disparus depuis déjà un long instant, j’ai décidé de lui parler du bracelet baladeur. Je lui ai raconté toute l’histoire depuis le notaire, l’exécution bidon du testament, après la mort d’Oma, en 1988. Puis, j’ai dit ce qui s’était passé à Paris. Ma ferme conviction d’avoir rangé le bracelet dans un des tiroirs de mon secrétaire. Et sa réapparition dans ma poche intérieure, quand, à l’hôtel de la Sablière, à Montparnasse, j’avais cherché sa photo, sa photo à elle.
Je voyais ses yeux s’embuer. Tout en ignorant les liens précis qui m’attachaient à ma grand-mère, elle semblait deviner tout.
‘Donc,’ ai-je conclu. ‘Il est pour toi. Il a été assez baladeur comme ça.’

Elle l’a au bras maintenant. Il faut qu’elle s’habitue. Ça
se voit. Elle tourne et retourne son poignet. Et me regarde
et regarde les deux ficelles d’or entrelacées. Attentivement. A tour de rôle. Son bracelet et moi.

La neige fondue avait donc pris la place de la tempête; puis une accalmie générale celle de la neige fondue. Instants étales entre hiver et printemps. Nous sommes rentrés chez moi, dans ma maisonnette de banlieue sordide, où j’ai déboutonné son corsage de soie, laissé jaillir ses seins sur mes lèvres, entre mes dents. Buvant, engloutissant, presque, son parfum. Courtisane. Pendant que Lily, les yeux fermés, murmurait encore et encore mon prénom.
Je l’ai couchée, tout en douceur, sur le canapé, et me suis mis à genoux devant. Je n’avais plus mal. Nulle part. La flétrissure dormait, tout comme mes souvenirs. Le calme le plus complet, entre mes omoplates. Vide, ma tête. Lily toute nue, si ce n’était le bracelet. Moi aussi. Candide. J’avais eu droit à tous les chagrins, toutes les solitudes, pour en arriver là. Voilà. Tout simplement. Paroxysme de voyageur vertical, derrière un horizon qui le happe et (qui ne lâchera plus jamais sa proie). Un paravent dans l’univers.
Nous ne faisons pas l’amour. L’amour se fait à travers nous. Il est venu de loin pour ça. Sur les ailerons de la tempête, apaisée, elle, désormais. Et nous nous laissons faire, tandis que, peu à peu, nous enveloppe une nuit d’ouate.

Dans cette zone irréelle entre printemps et fin d’hiver, survint la fille aux haillons noirs. Une fin d’après-midi silencieuse. Le ciel se fermait. Derrière la crête des maisons, une paroi pourpre s’était élevée, pour doucement s’assombrir dans un ciel mauve.
Le soir donc. Lily me manquait et seule me réjouissait la perspective de la revoir le weekend prochain. D’un commun accord. Si nous l’avions respecté, nous ne serions sans doute plus ensemble, mais notre idylle aurait tenu plus longtemps.
Je me tenais devant une lucarne et je guettais l’étonnant pays de jardinets et de bosquets derrière nos pavillons autistes.
Alors, sous le réverbère du parking, j’ai vu trembler quelque chose. Comme le miroitement au-dessus d’une autoroute en plein soleil. J’ai écarquillé les yeux, faire basculer la fenêtre, pour mieux voir.
Une fille. Au visage limpide et livide. Appuyée contre le poteau et attendant une clientèle invraisemblable.
Pourtant – leçon de Lily – le client n’est jamais jamais invraisemblable; ‘ah, les hommes, Paul, ça me connaît! Pas toi, bien sûr…’
La fille aux haillons noirs avait replié une jambe et fumait une cigarette. J’ai noté qu’elle avait les cheveux jaune paille, comme une poupée. Pour le reste, le quartier n’était pas plus animé que d’habitude.
Il ne faut donc pas s’étonner de son apparition récente, ici à Delft. Oui, comme une chienne, elle a suivi ma trace et, comme une chienne, elle doit aimer les réverbères. Pour Lily, elle représentait un autre animal. La seule fois qu’elle daigna parler de la fille aux haillons noirs, elle suggéra:
‘Il faudrait peut-être lui donner quelque chose à boire, à cette bichette…’

J’ai fait sa connaissance le lendemain. Une fin d’après-midi grisâtre qui annonçait une soirée pleine d’ennui. Sûrement après une visite au café des Remparts, j’avais garé la CX au pied de son réverbère. Elle était là, la fille aux haillons noirs, et m’a tout de suite proposé ses bons services. Elle me laissait d’ailleurs le choix. Est-ce que je préférais ma propre banquette arrière, ou une grange désaffectée, située un peu plus loin?
De la flûte indienne et du bébé dans sa voix. Mal assurée, la mienne. J’essayé de lui expliquer qu’il y avait ?quelqu’un dans ma vie? et senti en même temps mon malaise revenir, vu presque, un fer rouge frôler mes omoplates. Perle? La fille aux haillons noirs m’a répondu:
‘Tu as de la chance, toi.’
Puis nous avons encore bavardé un peu. Tout était dans les odeurs. Je sentais le cognac, elle aimait ça. Elle sentait les feuilles mortes et le cannabis, et j’aimais ça. Il y avait certes beaucoup de sympathie entre elle et moi, mais, après ce crépuscule-là, je n’ai plus guère pensé à la fille aux haillons noirs pendant longtemps. Sa présence dans le parking allait de soi, comme celle du réverbère. Comme tout ce qui devient manque quand c’est trop tard.

L’amour se fait à travers nous. J’aurais pu écrire ces mots à propos des nombreux instants qui se dérouleraient de la même façon. Contrairement aux premiers essais sous sa douche et à notre première nuit à la Haye, un équilibre était là. Ou, tout au moins, quand nous étions ensemble, il y avait une sensation d’assise. Quand, par contre, Lily n’était pas là, je dormais encore plus mal qu’avant, je ne mangeais plus, si ce n’était, une fois tous les trois jours, une barquette de frites dont je jetais les trois quarts ou davantage. J’avais peur de la perdre. J’avais peur de défaillir au lit (mon sexe, mon corps entier semblaient anesthésiés en son absence). Et j’avais peur qu’elle n’existe pas du tout. En tout cas, j’avais du mal à me représenter son visage. L’embarras du choix. Même, par moments, j’étais convaincu de l’avoir inventée, Lily, tout comme le portrait-robot de femme riche que je m’étais forgé, un an auparavant, à l’époque de Perle, ou plutôt, rêvée, à partir de ce même portrait-robot. Il fallait donc qu’elle revienne. Au plus vite.
Je notais les détails sur un agenda qui devenait ainsi une sorte de journal rétrospectif. Ou bien, je faisais de petits dessins, tels des caractères, compréhensibles pour moi seul. Vendredi neuf mars, par exemple: un coeur ébréché avec une flèche, au pied d’un escalier.

Ce vendredi-là, Lily et moi faisons l’amour, debout, dans l’escalier. Elle était venue, vers la fin de l’après-midi, habillée en vamp. Pantalon de velours antique mauve très serré. Talons à aiguilles. Dentelles couleur de lilas, entrouvertes sur des seins qui semblaient se gonfler sous mon regard. Dans ses yeux, dans ses épaules, un roulement, un éclair canailles. Bien rassurant, tout ça, sur le déroulement des opérations à venir. Mais, d’abord, nous avions parlé de

choses et d’autres, tout en sirotant un demi-litre de sancerre qu’elle avait apporté. Ensuite, tiré sur sa petite pipe en forme de cercueil.
Dehors un ciel vert pâle, comme vu à travers le vin blanc que nous venions de boire. Filtré par la fumée sur nos poumons. Le même soleil de fin d’après-midi, mais plus estivale sa luminosité. Elle semblait avoir envahi, pour toujours ma vie et ma maison.
Nous nous étions levés et j’avais glissé mon membre dans sa main. Lily s’était accroupie – automatisme que je me refusais encore à trouver suspect – pour le transférer dans sa bouche.
Au même moment, des gens étaient descendus d’une voiture, sur le parking derrière mon jardin. Un couple d’un certain âge, un homme et une femme, avec un bouquet de fleurs, qui ne pouvaient pas ne pas voir notre manège dans mon séjour. Aussi, d’un mouvement brutal, avaient-ils détourné la tête et je m’étais demandé, une fraction de seconde, si ce n’étaient pas les parents de Perle qui passaient dans les parages, ce jour-là. Lily les avait vus aussi, planté mon membre palpitant entre ses seins, fait un geste railleur.
‘Bien bonjour…’
Ensuite, nous les avions vus parler, avec beaucoup d’indignation, à une personne cachée derrière une haie. Mon voisin architecte en charcuterie au chômage avait bondi sur le parking. Encore plus ébouriffés que d’habitude. Une paire de cisailles à la main qu’il avait commencé à brandir vers nous, tout en poussant des râles et en levant les bras au ciel.
‘Qu’est-ce qu’il veut, celui-là?’ m’avait demandé Lily. J’avais haussé les épaules.
‘Je ne sais pas. Appeler la police, probablement. Comme tout le monde…’
Très hilares, nous nous étions retrouvés sur les premières marches de l’escalier où j’avais arraché dentelles et velours, tombé mes propres vêtements, laissé faire Lily.
Et voilà plus d’un quart d’heure que nous nous démenons dans

l’escalier. Notre posture devient gênante. Intenable. Mais il
suffit, tout simplement, de gravir le restant des marches.
Nous basculons sur mon lit où Lily chuchote qu’elle ne tiendra plus le coup très longtemps. Je suis un cheval (je n’aime pas les chevaux; elle non plus). Ses hauts talons me pressent les flancs et je me cabre, je me cabre, tout en poussant des rugissements d’abattoir et en m’écroulant sous une douche de sueur. Je m’excuse. Lily secoue la tête. Souriante. Inondation de boucles noires sur mon oreiller. J’ouvre la fenêtre. Dehors, le jour tombe, mais ne s’en va pas. Violet, le ciel. Paroi limpide qui bloque, encore un bref instant, la nuit de mars. Je suis fier d’aller dîner, tout à l’heure, avec une femme comme Lily, dans ce coin perdu des Pays-Bas.

Nous étions faits pour vivre ensemble. Nous allions faire ceci. Nous allions faire cela. J’allais l’aider à lancer ses produits sur la France et nous n’aurions plus jamais besoin de travailler. C’était comme si c’était fait. Notre vie de vacances. Maisons à l’étranger. Villas. J’en voyais une, par exemple, avec vue sur la baie de Málaga. Une autre à Portovecchio, au bord d’un petit golfe. Lily n’avait pas l’air enthousiaste, mais, bon, ça pouvait aller. Puisque c’était moi. Et qu’elle m’aimait, m’aimait tant… Evidemment, ce qui comptait, c’était vivre en Inde ou bien au Kénia. Les tropiques risquaient, d’ailleurs, de me poser, à moi, pas mal de problèmes. Chauffeurs de taxi voleurs. Ma flore intestinale – ah oui, j’allais chier de la flotte. Par contre, je verrais des baies de loin plus impressionnantes que celle de Málaga. De petits golfes, comme il n’en existe nulle part en Corse. Je hochais sagement la tête, sous son regard qui devenait de plus en plus flou, de plus en plus fumeux. Bien sûr, je l’aurais suivie jusqu’au Pôle Nord. Je l’aimais, l’aimais tant…
Mais toutes ces villas furent, une à une, démolies. D’abord quelques réserves subtiles. Ainsi, elle avait besoin de cinq ans pour bien monter sa boîte d’homéopathie. Voilà son choix. Quand elle disait ça, sa lèvre inférieure était tendue en avant. Et elle ne manquait pas d’exprimer encore son doute sur ma faculté de vivre dans des conditions pénibles. Elle voulait aussi faire des voyages sans moi. J’étais censé comprendre. Je ne comprenais rien. Une nappe de sueur me recouvrait le dos. Voyager, toute seule? Pourquoi? Je la voyais en compagnie d’un Chinois. Li (très ying et très yang, dans le souvenir de Lily). Monter avec lui sur sa moto et puis glisser, planer à travers un Bangkok nocturne. Tirer des inconnus, de vieilles gens de leur lit. Simplement pour manger. Chez eux, à la maison (ce qui est tout à fait normal là-bas, Paul…). S’asseoir ensuite, assiette à la main, devant une vieille télé

en noir et blanc (Non, pas maintenant, je ne veux pas qu’on me dérange…). Fière des Pays-Bas dans leur montée vers la Coupe du Monde. Après cela, de nouveau, sur l’arrière de la moto et s’enfoncer, avec Li, dans la nuit torride de Bangkok. Elle me raconta ce souvenir, au mois de mai, une semaine avant notre rupture. Aussi ai-je largement pu imaginer ce qu’elle comptait faire sans moi. Comment ne pas comprendre qu’elle me traînait comme un boulet?

Il n’y avait pas que les villas. Il y avait aussi le stylo qui devait compléter mon écritoire de bronze (je me voyais déjà terminer mon récit de voyage, installé sur une terrasse, avec vue sur des calanques). Lily me parlait souvent de son projet. Elle voulait me l’offrir, en mai, pour mon anniversaire. Entrange stylo. En mars, il était encore ancien et en or massif. En avril, seulement en or. Et le stylo qu’elle me montra, le seize mai, le jour de mon anniversaire, avait l’air assez commun, ne marchait pas. Elle en était malade. Elle l’avait acheté à Peter S., un marchand d’antiquités. Or, cet homme (un superpote, Paul…), quand il était venu pour ?jeter un oeil?, avait été arrêté devant chez elle, comme tous ceux qui, ce jour-là, s’étaient rendus à une certaine adresse de la Haye.
Je m’étonnai. Ne pouvait-elle pas se faire rembourser? Il devait quand même y avoir un certificat! Ma naïveté lui tapait sur les nerfs, cela se voyait, et j’ai eu, soudain, un choc: elle avait pris l’air buté, le ton bourru de Perle. Mais non, il n’y avait pas de certificat. Puis, pour se faire rembourser – il fallait ?peut-être demander son avis à Peter S., non?? Est-ce que je croyais que c’était facile? Eh bien, Peter était sur écoute depuis son arrestation et elle probablement aussi. Mais je la fatiguais, à la fin!
Le 20 mai 1990. Nos dernières heures ensemble. Sur sa table, disposés en éventail, cinq billets de cent florins et un de deux cent cinquante florins. Oui, Peter S. avait accepté de la

rembourser. Il était venu, très tard, la veille, puis reparti, après avoir récupéré le maudit stylo. Soulagée, Lily. Je revois ses souliers à hauts talons, au pied de son canapé. Un bas de soie traînant par terre. L’autre sur l’accoudoir d’une chaise. Qu’est-ce qu’elle avait fait? Promis?
A peine trois mois avaient passé. C’était le même printemps. Mais comme notre idylle était loin… Je me souvenais du mois de mars. Lily voulait nettoyer mes encriers de porcelaine, qui avaient servi de cendriers. Le 20 mai, il n’en était plus question. Aujourd’hui, l’écritoire se trouve plus sale que jamais – toujours sans stylo – devant moi, sur mon bureau. Et Lily n’est toujours pas revenue (sauf la nuit du cambriolage). Un jour, peut-être, moi aussi, je serai arrêté. Ici à Delft. En qualité de receleur. Ainsi serons-nous, enfin, du même milieu.

Trois mois, oui. Lily, en fin de semaine, devant ma porte. Sur ses bras une surcharge de fleurs, de serviettes et de cadeaux. Sans doute, son plus grand fardeau, c’étaient toutes les merveilles qu’elle me promettait. Aussi, venait-elle bientôt me voir, sans cadeaux, sans serviettes et puis sans fleurs, jusqu’au moment où elle ne venait plus du tout.
Mais nous n’en sommes pas là. Toujours le mois de mars. Toujours l’idylle. Lily avec le bracelet d’Oma au bras. Lily qui apporte des serviettes. Une petite pipe en forme de cercueil. La conquête de l’horizon. Et des journées qui rallongent. Rallongent étrangement. Una vita cosi. L’amour dans l’escalier.

Nous flottions vers avril et puis vers cet été lointain qui durerait toujours. Je mangeais peu et dormais encore moins.
Sauf quand Lily était là. Alors c’était la fête. Presque tous les weekends, parfois dans la semaine. Mais pas, pour l’instant, de vie commune. Très, très dangereuse pour notre ?aura?. Lily voulait se concentrer sur ses affaires d’homéopathie, moi sur mon récit de voyage, mon travail pour l’édition à Amsterdam, etc. Bomhof m’avait encore confié des notes de lecture, ainsi que la traduction d’un livre dont j’avais moi-même ?acheté? les droits pendant mon séjour à Paris.
Je ne sais plus exactement pour quelle raison nous n’avons pas passé ensemble le weekend du 17 mars. Lily était partie à la Haye et je devais l’y rejoindre, mais à la dernière minute je m’étais désisté par téléphone. Je crois que j’avais trop de travail. Travail à faire en ermitage cloisonné.
Lily était déçue. Elle venait d’avoir ses règles et croyais qu’elle avait cessé de me plaire. Elle me rappela le lendemain. Ne pourrions-nous pas nous voir, ne serait-ce qu’une heure ou deux, à mi-chemin entre la Haye et mon chef-lieu? Ah si… Nous passerions l’après-midi ensemble et puis chacun repartirait chez soi. Juste l’après-midi. Mais pourquoi pas?

Il faisait un temps magnifique, ce dimanche 18 mars 1990. Si ce n’était pour le voile vert pâle qui flottait dans les arbres, nous nous serions cru en plein été. La tempête des derniers mois semblait si loin… J’ignorais qu’elle attendait en moi, pour revenir et m’emporter à Barcelone. J’ignorais aussi que ce n’était pas Lily qu’il fallait rasséréner, mais moi.
‘Ah, quand même,’ me dit-elle, en venant vers moi, dans le motel-restaurant où nous nous étions donné rendez-vous.

Quelquefois encore, je reproduis cette scène au ralenti. Je suis assis à une des tables du fond. Lily entre, regarde autour d’elle. Moi, je fais semblant d’être penché sur un livre auquel on m’a prié de consacrer une note. La voilà qui s’avance vers moi d’une allure robuste. Tee-shirt blanc, bermuda, baskets. Arborant un autre visage à cause d’un sourire étrange. Je ne saurais dire si elle a l’air crispée ou bien justement vitreuse.
‘Tiens, tu ne l’as toujours pas fini, ce bouquin?’ me lance-t-elle, puis éclate de rire, lorsque je bredouille une réponse.

Dehors, tout est soleil. D’une molle démarche, nous faisons le tour du port de plaisance scintillant qui jouxte le motel. Lily me tend sa petite pipe en forme de cercueil. Et dans ma tête, tout se met à scintiller aussi. Alors, comme d’habitude, nous faisons des projets. Enfin, nous – c’est surtout moi. J’ai connu jadis un copiste parisien qui travaillait au Louvre et qui vendait ses copies (pas des faux!) à des touristes. Sa spécialité, c’était La dentellière de Vermeer. Il savait de plus, et aussi honorablement, reproduire des toiles de Rembrandt et de Courbet.
‘Je ne sais pas ce qu’il est devenu, mais si je réussis à le joindre, on pourrait lui demander de travailler pour nous, non?’
‘Oui, s’il est capable de fabriquer des faux Vélasquez, ça pourrait être intéressant,’ suggère Lily, en mettant des lunettes noires. ‘Vélasquez, personne ne connaît, mais c’est très en vue. Tu crois qu’il sait faire ça?’
‘Sûrement, oui… Et je pense qu’à Paris on pourrait trouver une clientèle de – je ne sais pas, moi – d’émirs, de cheiks séoudits. Le pétrole, quoi.’
‘Ah, surtout pas ça,’ proteste Lily. ‘Ces gens-là sont rancuniers. S’ils s’en aperçoivent, ils sont capables de te rattraper n’importe où pour t’égorger ensuite!’

‘Même en Amérique latine?’
‘Bien sûr, même en Amérique latine. Ils savent prendre l’avion, tu sais.’
‘Bon, alors, mais à qui vendre alors?’
‘Je ne sais pas. Peut-être à des riches Allemands ou bien �
des idiots aux Etats-Unis, mais jamais, crois-moi, Paul, à des Arabes, c’est trop dangereux.’
‘Ah bon…’
‘Mais oui.’
Un temps. La main dans la main, nous longeons une digue bordée de roseaux avec vue sur l’ancien Zuyderzee. Puis nous revenons vers le port de plaisance de Strandnulde. Un vrai dimanche. Beaucoup de familles sur les terrasses du motel. Beaucoup de voitures dans le parking. Eclats de voix joyeux sous des drapeaux qu’effleure un vent léger. Partout les mêmes groupes: parents, petites soeurs, beaux-frères. Le tout seulement à une centaine de mètres, mais je me dis que la distance entre eux et moi est infranchissable. Je revois un mur de verre épais me séparant des autres. Mais, avec Lily, je n’en ai plus peur.
‘Est-ce qu’il est marié, ton ami copiste?’ me demande-t-elle, toujours en train d’évaluer notre projet.
‘Oui, il est marié. Avec une femme qui parle à tout le monde de son mari qui est artiste avec un grand A, peintre avec un grand P. Alors ce sera facile de – ‘
‘Ah non, arrête, s’il te plaît,’ me coupe Lily. ‘Une telle bonne femme risquera toujours, un jour ou l’autre, d’en dire trop, si tu vois ce que je veux dire, Paul.’

J’ai laissé la CX au parking du motel et nous sommes montés dans la petite Honda. Pendant vingt minutes, un quart d’heure, nous avons parcouru l’arrière-pays de l’ancien Zuyderzee. Avec ses boucles drues et ses lunettes noires, où défilaient des fermes et des poteaux électriques, Lily avait l’air d’une Espagnole du sud. Profil que je voyais pour la première fois.

Elle souriait. Et je me disais que c’était une belle journée.
Au bout d’un temps, Lily s’est engagée dans une allée forestière. Nous y traversions des nuages de poussière dorés par le soleil. Quand la voiture s’est mise à cahoter sur des vaguelettes de sable, nous sommes descendus nous promener, et pour nous embrasser dans la forêt.
Personne. Nous aurions pu nous allonger dans l’herbe, mais, avec les règles de Lily, ce n’était guère tentant. Je risquai
une remarque. Elle me dit:
‘C’est dommage, en effet. Normalement il y a toujours la récompense…’

De nouveau dans la voiture, je lui demandai d’emprunter encore une route cahotante. Ainsi, je verrais trembler ses seins. Lily éclata de rire. Ses boucles dans la nuque. Le mouvement qui lui était particulier.
Du coup, j’étais persuadé que nous nous étions déjà connus auparavant.
On nous avait surpris lors de notre fuite par un même printemps (mais si lointain).
Nous avions trinqué, en souriant. Puis laissé nos verres sur la table, sans éteindre les lumières de la maison. Lily avait juste eu le temps de mettre son manteau de fourrure et les boucles d’oreilles en or massif que je lui avais offertes pour nos trois ans de mariage. Nous partions pour l’Angleterre et je voulais l’aider à monter la passerelle du bateau. Elle n’est jamais montée. Sur le quai, nous fûmes séparés par une force brutale, des uniformes. Beaucoup plus tard, j’ai su qu’elle avait été violée, éventrée. Après, on aurait poussé son corps dans une carrière de chaux vive. Le tout dans la journée même qui avait suivi ses quarante-huit heures passées à bord d’un train de marchandises bringuebalant…

Nous nous sommes assis à une terrasse au bord de la N 303. Moi, juste à l’ombre d’un parasol. Lily, le visage levé vers

le soleil. Ce n’était pas le délire habituel. Plutôt un état d’esprit serein. Nous buvions du thé, pendant que je lui racontais la tragédie de notre vie d’avant. Elle souriait, en m’écoutant, mais je voyais bien son émotion. Je voyais aussi qu’elle était d’accord, ce qui pour moi, évidemment, était le principal. Elle restait silencieuse. Excellente ambiance pour faire un poème sur notre rencontre en janvier. Je ne retrouve plus, aujourd’hui à Delft, mon carnet de cette époque, mais le début était comme suit:

Mardi soir après la fin
du monde. Mon amour,
où étais-tu passée
un si long temps –

Quand Lily me demande ce que je fais, je lui montre le carnet.
Un temps.
‘Mais comme c’est beau,’ me dit-elle alors, d’une voix très douce, en caressant mon avant-bras. ‘Tu as encore fait ça pour moi?’
Je me revois faire oui de la tête. Comme un enfant timide. Oui, pour toi. Nous nous regardons sans rien dire. Les lunettes de soleil de Lily sur la table. De la buée encore qui couvre son regard. Une légère brume. Tout à l’heure, à Strandnulde, il va encore falloir se séparer. Et nous avons horreur de ça.

Nous nous sommes revus le mercredi suivant. Vers midi, elle m’avait téléphoné pour me dire qu’elle était de retour à Hellendoorn et étant resté sur ma faim dimanche, j’ai foncé là-bas comme un idiot. Du soleil sur la route, mais le fond de l’air n’était pas chaud. Et il faisait du vent.
Lily m’attendait, une cigarette à la main, dans la cour devant la ferme. Elle portait un corsage bleu marine qui jurait avec son pantalon de velours noir. Elle venait de recevoir un coup de fil et devait conclure quelque marché à Ommen, situé à une vingtaine de kilomètres de là, au bord du Vecht. Voyant ma déception, elle m’a dit que les affaires c’étaient les affaires, mais que je pouvais l’accompagner, si je le voulais.
Et, pour changer un peu, c’est elle qui a pris le volant de la CX et, par des routes sinueuses, nous avons gracieusement valsé en direction d’Ommen. Lily me parlait de sa soeur. Ah, c’était tout juste si elle ne lui avait pas sauté à la gorge! Dans sa famille, elle avait parlé de moi, sur quoi sa soeur lui avait ?balancé?:
‘J’espère que maintenant tu as enfin rencontré un type honnête…’
Lily était outrée. Je ne partageais pas ce sentiment et suggérai qu’il aurait fallu parler, à sa soeur, de nos projets. De l’homéopathie. De toutes nos maisons de vacances. De nos triomphes qui attendaient à l’horizon. Grâce à des prospectus en langue française. Et à mon récit de voyage, qui allait devenir un bestseller. De toute façon, ce genre de réflexions, c’était généralement de la jalousie.
‘Peut-être bien, oui…’ dit-elle, absente à présent, et en tournant le volant de la voiture dans un virage plein de gravier/graveleux.
A Ommen, il ne s’est pas passé grand-chose. Nous y avons attendu une longue demi-heure dans le parking d’un entrepôt

hermétiquement fermé et entouré de prairies ondoyantes. Lily avait allumé une cigarette et croisé les bras. Moi, je m’étais assis sur le marche-pied de la voiture, le visage au soleil, tout en doutant fort de mon amour.
Au bout de dix minutes, je lui ai demandé ce que nous
attendions. Nerveuse, elle m’a répondu qu’il s’agissait d’un trafic de meubles anciens, rapport à du liquide susceptible de remonter sa petite SA. Pour le reste, pas de petite pipe en forme de cercueil. Nul humour. Je ne comprenais rien à son explication. Elle souriait, mais son agacement ne faisait pas de doute pour moi.

Bras dessus, bras dessous, comme des gens âgés, nous sommes remontés vers le bourg. Nous longions le Vecht, la rivière la plus noire que je connaisse aux Pays-Bas. Une monstrueuse artère de quartz.
Dans un restaurant chinois, où nous étions seuls, Lily a mangé un potage Wan Tan. Elle avait l’air pensive. De mon côté, je surveillais, par la fenêtre, la place du village. Trois ou quatre gamins sur de minuscules vélos. Tournant inlassablement autour d’une vieille pompe. Stridentes, leurs petites voix. Et lointaines, comme le pépiement d’un autre monde. C’est vrai que nous étions mercredi.

Elle a voulu me faire à dîner et nous avons mangé chez elle, à la ferme. Un filet de boeuf bien tendre, bien rosé. Dehors, la fin de ce mercredi de mars, qui tombait mauve, puis indigo sur les campagnes et les collines alentour. A côté de mon assiette le paquet rouge d’un jeu de Tarot sur lequel luisait le bracelet de ma grand-mère. Lily m’avait interdit d’y toucher. Alors, j’ai parlé de Marouschka, mais Lily, toujours pensive, mâchait sa viande sans mot dire et me fit signe d’en faire autant.
Toutefois, le dîner fini, elle proposa d’aller prendre un verre dans mon chef-lieu. Juste un. Et pas aux Remparts:

ça dégénérait toujours. Après, elle reviendrait, seule, parce qu’elle travaillait tôt le lendemain.
Je la laissai parler, sachant que, d’une manière ou d’une autre, nous finirions la nuit ensemble.
Et de nouveau, nous avons roulé l’un derrière l’autre, mais beaucoup plus calmes que le premier soir. Sans faire de cascades. Nous allions chez moi. Pour nous débarrasser d’abord de nos voitures. (150.000 florins, ici?)

Minuit était profond et noir comme une masse d’eau, mais, à cinq minutes de là, dans le centre commercial de ma banlieue,
un café devait être encore ouvert. Rien ne nous rappelait d’ailleurs le mois de mars. Il faisait froid, comme en hiver. Lily avait enfoncé les mains dans les poches de sa canadienne, tandis que nous allions vite par les cités mornes et mortes de mon quartier.
Pourquoi ai-je cru bon alors de m’attaquer au sujet de ses aventures anciennes? Elle m’avait dit un jour qu’elle aurait, à une époque, ?vécu comme une putain?. Et je l’avais presque félicitée. Mais là, j’y revenais, soucieux, lui demandant, soudain, si c’était vrai.
‘Oh oui, pour me prostituer, je me suis prostituée,’ m’a-t-elle répondu d’un rire strident. ‘Il fallait bien, vois-tu, pour forcer certaines transactions. Fermer les yeux. Et hop! Douche comprise…’
De profil, elle me regardait timidement, moi qui ne me sentais plus de panique. Dissipé, d’un seul coup, le doute qui m’était venu tantôt. Je l’aimais. Et puis, c’était plutôt à elle de douter. Comment pouvait-elle encore supporter quelqu’un comme moi?
‘Non mais, tu plaisantes, Lily? Tu ne vas quand même pas me dire que tu as vraiment fait la pute?’
Pour se donner une contenance, elle a commencé – soi-disant hilare – à enjamber des objets invisibles. Des espèces de mines éthériques. Je la voyais réfléchir.

‘Eh bien, oui, je plaisantais. Bien sûr. Je n’ai jamais
voulu être que ta petite pute, ta petite pute à toi, Paul…’

Centre commercial, c’est beaucoup dire. Une implantation de magasin sur deux murée. Ou cloisonnée. Le tout couvert de graffiti. Des cavernes, derrière des panneaux de bois défoncés. (C’est aujourd’hui à Delft dans le même type d’ambiance que la fille aux haillons noirs doit faire le travail qu’elle faisait déjà là, l’année dernière). Partout des odeurs à la fois fades et pénétrantes de vomi, urine, vinasse et crotte de chien. Et crotte tout court. Deux ou trois errants avaient trouvé refuge au fond d’une de ces cavernes. On ne les voyait pas. On entendait parfois un ronflement, mais c’était peut-être l’autoroute, qui passait près de là ou le coeur historique au loin, qui justement ne dormait pas encore. Sur les trottoirs, on trébuchait sur seringues, barquettes à fastfood, préservatifs, etc. En bordure du parking, quelques fluets buissons, plantés là un jour par des gens encore plus naïfs que moi. Y tremblaient des sacs poubelle béants. Comme des cadavres, dans d’énormes toiles d’araîgnées. Bercés par la nuit et par la ville. Puis, au milieu d’une petite place à l’italienne, un bassin à la mosaïque édentée, couverte, ça et là, d’une pâte de feuilles mortes. Obstruées à tout jamais, les bouches de la fontaine. Lépreuses aussi, à cause d’une rouille noire. Bref, un décor susceptible de mettre Lily à l’aise. Ça se voyait bien, et je m’affolais à l’idée de la perdre. De ne plus jamais avoir de ses nouvelles. Oui: j’avais redoublé d’amour. D’adoration fiévreuse.

Le café était ouvert. Embuées les fenêtres, de l’intérieur.
Sous la lumière pisseuse qui tombait sur notre table, nous avons bu plusieurs cognacs. J’étais soucieux. Parlais de ma crainte de ne pas être assez ?mec?, à cause de la vie qu’elle avait eue avant de me connaître.

‘Ça m’est égal,’ me dit-elle. ‘Pour moi, c’est toi, c’est
toi, c’est toi. Alors, je t’en prie, ne fais pas de ton mieux,
Paul…’

De retour chez moi, elle me tend sa petite pipe en forme de cercueil. J’aspire de longues bouffées d’une flagrance à l’arrière-goût de caoutchouc. Je tousse et monte l’escalier, en me cognant partout. Louvoyant de la rampe au mur, du mur à la rampe – jusqu’en haut.
Au rez-de-chaussée, Lily passe encore un coup de fil. A Evelyne. En vue du weekend, que nous comptons passer à Groningue. J’entends sa voix, lointaine. Je n’y comprends pas grand-chose, mais il s’agit d’une surprise, d’un mystérieux cadeau, qu’elle veut m’offrir, et pour lequel elle a besoin de son amie.
Je me brosse les dents et étudie longtemps tous les détails de mon visage dans la glace (‘ta petite pute… ta petite pute à toi, Paul…’).
Quand j’entre dans la chambre, Lily est déjà dans mon lit. Au milieu d’une inondation de cheveux noirs. Compressant, de ses doigts, deux seins énormes et pointus. Ses yeux à demi clos. Où sont ses vêtements?
Je me couche à côté d’elle.
Puis sur elle. Dans un rythme meurtrier.
‘Ah, pas mal…’ me dit-elle, en extase. ‘Oh. Pas mal. Du tout. Ah. Oui. Mes. Compliments…’
A l’aube, elle est partie. Et moi, j’ai repris mon récit de voyage, débordant d’assurance et d’énergie. Autour de moi, toute la journée encore, de petits nuages de Courtisane, ce parfum dont je ne pouvais plus me passer. Plus jamais.

Comme Lily voulait vivre avec un écrivain célèbre, elle m’avait poussé à participer à un festival dit ?de littérature?. Une annonce dans un journal régional avait attiré son attention et lui avait paru de la plus haute importance. Ainsi, je pourrais ?roder? des épisodes de mon voyage vertical et déjà me faire un nom.
Je n’y croyais pas trop. L’événement aurait lieu dans une petite galerie d’art de Groningue (d’où notre projet d’y passer le weekend). Puis la perspective de lire mes notes devant des inconnus me rebutait. Je me considérais comme quelqu’un de trop anxieux pour ça. Mais bon, Lily avait déjà fait toutes les démarches, téléphoné là-bas, et prié les initiateurs d’ajouter à leur programme le nom de Paul Dekker.
Il faisait gris ce samedi-là. Gris pâle. Ni chaud, ni froid. Un temps impersonnel. Le monde muré et sans fenêtres. Illuminé pourtant par d’énormes barres de néon, blafardes et invisibles.
Lily était venue la veille et voulait mettre à l’épreuve un de ses produits. J’étais grippé, mais elle avait parié que l’homéopathie me guérirait en moins d’une nuit.
De ce vendredi soir date une autre photo disparue dans le cambriolage. Lily, les yeux baissés, en train de lire l’étiquette d’un obscur petit flacon. Le bracelet d’Oma à son poignet. Une auréole de boucles noires autour de son visage livide à cause du flash.
J’ai avalé quelques gouttes du flacon, et puis nous sommes partis dîner dans un restaurant grec, non loin du café des Remparts. Je me sentais un peu mieux, mais ça venait, il me semble, surtout de l’apéritif offert par la maison: un verre de résina. Ce qui faisait bouder Lily. Pour le reste, aucun souvenir précis de cette soirée. Nous sommes rentrés dormir bien sagement, je crois.
Samedi 24 mars donc. Midi. La fille aux haillons noirs déjà

de garde dans son parking (mais ça n’attirait guère encore mon attention; silhouette exsangue). Lily au téléphone. Elle veut réserver une chambre d’hôtel à Groningue. Apparemment, quelque chose l’énerve:
‘Mais non, je vous dis. Deux personnes!’
Un temps.
‘Oui, c’est ça. Oui, oui. Alors, c’est: Madame Kweksilber, K – W – E – K, puis sil-ber… (à part) Mais c’est pas vrai, c’est pas vrai. – Oui, on recommence. Ça vaudrait peut-être mieux pour tout le monde. Alors, c’est donc: K – W – E – K – S -I – L – B – E – R. Ç’est ça, vous avez tout compris d’un seul coup: Madame Kweksilber.’
Sur quoi elle donne encore son numéro de téléphone, puis raccroche d’un coup sonore.
‘Connard!…’

Je ne me souviens plus pourquoi nous avons pris la petite Honda au lieu de la CX, beaucoup plus propice, elle, à la distance que nous devions couvrir. Toujours est-il que nous avons fait un énorme détour par Hellendoorn, avant d’aller à Groningue. Lily attendait un mystérieux courrier, la surprise dont elle m’avait déjà fait part.
Dans la cour, elle a vidé sa boîte à lettres et sorti une enveloppe blanche d’une pile de prospectus.
‘Merci, tata,’ murmura-t-elle.
‘Qui c’est, ta tata?’
J’étais en effet soupçonneux pour un oui, pour un non.
‘Ma tata? Eh bien, c’est notre chère et noble tante Evelyne…’
Nous sommes entrés chez elle. La porte restait ouverte. De l’enveloppe, Lily a sorti une autre enveloppe, minuscule, dans laquelle scintillait une poudre blanche. Un clin d’oeil cristallin, comme celui de l’autoroute l’année dernière. Dans la paume de la main de ma Lily maintenant.
‘Et voilà la surprise!…’
Elle en a étalé un peu sur l’ongle pointu de son index,

pincé une narine de l’autre index, puis aspiré de toute sa force.
‘A toi de jouer, maintenant…’
Elle me tendait son ongle écarlate et j’ai avidement sniffé dessus, en riant nerveusement:
‘Merci, merci, tata Evelyne…’
Sur ma luette un arrière-goût médicinal. Dépôt de couloir d’hôpital et de muguet. Nous sommes ressortis et Lily a fermé sa porte à clef. Glaireuse la blancheur de néon du ciel. Presque transparente. Mentalement, je tentais de prendre des notes pour mon récit de voyage, mais chaque pensée s’évaporait.
Une fois à bord de la voiture, Lily m’a demandé de ne pas trop lui parler. C’était un long voyage. Dangereux. Eblouissant maintenant le ciel, sans soleil. Lily parlait toute seule, entre ses dents.
‘… faut en reprendre tous les quarts d’heure… boire du vin blanc. Beaucoup…’
Elle ne conduisait pas. La petite Honda faisait un crawl à 120 kilomètres à l’heure et Lily s’accrochait au volant comme à une bouée de sauvetage.

Et puis mon vieux malaise est revenu. Et pire encore. La flétrissure. J’avais soudain la gorge serrée.
Je redemande donc à Lily si elle ne s’est jamais vraiment prostituée.
‘Si, une fois quand même.’
Sur quoi elle me raconte l’histoire de ‘la branlette parking’.
Un soir de ses treize ou quatorze ans, un de ses camarades d’école et elle voulaient sortir. Mais ils n’avaient pas d’argent. Seulement la voiture de la mère du camarade. Alors, ils traînent. Le soir tombe. Près d’une des deux gares de la Haye, un homme d’une cinquantaine d’années les aborde pour demander son chemin. Puis, en chuchotant, si Lily accepte de

le masturber. Elle accepte et ils montent tous les trois dans
la voiture.
Quand ils s’arrêtent dans un parking désert, Lily lui réclame sèchement cent trente-cinq florins. L’homme trouve ça cher. Il a d’ailleurs déjà sorti son membre. Lily là-dessus lui affirme que ce n’est effectivement pas ?donné?, mais qu’elle le fait par pur vice et qu’elle a en plus ?la chatte qui pleure?…
‘Et alors là, Paul,’ dit-elle en riant aux éclats. ‘Alors là, ho là là là, c’est parti très vite. C’était marrant: moi, avec le type sur la banquette-arrière. Et mon copain au volant, qui ne disait rien, qui attendait tout simplement. Vraiment, c’était trop. Puis une voiture de flics qui passait dans le quartier est arrivée. Alors, pour ne pas se faire repérer, on s’est baissés un peu, ce qui a en-core fait jouir le type et j’ai eu droit à une nouvelle gyclée. Ah, je te promets: il en foutait partout; je n’aurais pas dû lui dire que je le faisais par vice…’
‘Et les flics là-dedans?’ ai-je demandé, en entendant trembler ma voix.
‘Oh. Je ne sais plus. Il ne nous ont rien dit. De toute façon, on est partis très vite. Le type en revoulait et m’a donné deux billets de cent florins, mais on l’a largué, avant même qu’il ne s’en aperçoive. Après, on est allés s’acheter de l’herbe et on s’est saoulé la gueule…’
‘Et tu as couché avec le copain?’
Elle ne répond pas tout de suite. D’un coup d’épaule, elle chasse quelque chose d’invisible qui la gêne. La voiture zigzague une fraction de seconde. Une autre venant de l’autre sens klaxonne, mais Lily ne semble pas la remarquer.
‘Non, Paul, c’était un pédé. Il s’est suicidé plus tard…’
Mon coeur bat fort. Je ferme les yeux. Sur mes paupières se dessine un sexe raide d’où jaillit une étincelle. L’étincelle se transforme en gyrophare, le gyrophare en main. C’est la main de Lily, semée de glaires bleu pâle.

‘Et ça ne t’a pas… ça ne t’a pas excitée, toi?…’
‘Ah non, je t’en prie!’ me dit-elle en tirant la langue dans une expression d’écoeurement. ‘Il me fallait cent trente-cinq florins. Et puis c’était tout…’
Je voulais bien lui faire confiance. Mais pourquoi me raconter toute cette histoire alors?

Quelle débâcle ensuite que ce festival de littérature de Groningue. Le public dans la galerie d’art se composait d’une quinzaine de visages graves. Des barbes en collier. Beaucoup de lunettes. J’ai lu mes textes en trébuchant sans cesse sur les mots. Mal. A cause, bien sûr, de la bouteille de blanc ingurgitée dans un bar du centre-ville. Et à cause d’un autre monticule de poudre blanche aspirée sur l’ongle de Lily dans notre chambre.
Mais alors, un homme à tête de phoque a lu d’une voix funèbre, et bien plus mal que moi, des poèmes d’amour, et ça m’a rassuré.

Rupture devient brûlure
Brûlure un rouge portique…

Après une dizaine de lectures, l’une encore plus sinistre que l’autre, l’organisatrice du festival nous a offert un verre de vin. Elle souriait et portait une longue robe indienne. Personne ne disait rien. Et moi, je me demandais ce qui me retenait d’éclater en sanglots, là, devant tout le monde. Ou bien de hurler pendant une heure et de me lancer la tête la première contre le mur.
C’est Lily qui a fini par ouvrir le débat, également inscrit au programme. Elle était d’avis que toute création devait comporter un minumum d’éléments réels. Or, ce qui l’avait contrariée, c’était une mandarine en plein été qui figurait dans une nouvelle lue par une des barbes en collier. En plein été, il n’y a pas de mandarines.

L’homme hochait gravement la tête et regarda par terre.
‘Mais tu me trouves peut-être arrogante…’ a dit Lily.
‘Non, non,’ a murmuré l’auteur de la nouvelle, sans lever la tête. ‘Tu as tout à fait raison…’
Il avait songé, en effet, à transformer la mandarine en orange, mais cela aurait complètement défiguré son histoire. J’aurais voulu dire quelque chose sur mon récit de voyage, établir un lien avec la mandarine. Impossible. Mes lèvres semblaient barrées de scotch.
Nouvelle distribution de verres de vin par l’organisatrice qui évoluait parmi nous, comme une chimère. Lily animait le débat. Je voyais briller ses yeux, ses mains qui faisaient des gestes fanatiques, bouger ses lèvres, sa lèvre inférieure tendue en avant, et j’avais de plus en plus envie de fondre en larmes. De loin, me parvenaient encore des bribes de son discours. Homéopathie et littérature. Religion. Et encore homéopathie. Que serions-nous sans les écrits de Krishna Murti et de Kahlil Gibran?
chap
Longtemps, j’ai gardé une citation que Lily avait tapée pour moi à la machine. Mais je n’ai jamais su la retrouver dans un livre. Et puis, un jour, j’ai dû la jeter. Ou bien la perdre, en déménageant.
Un feuillet portant la dédicace ?pour Paul?. Le reste, c’était quelque chose comme

Je suis déjà donnée à la puissance
Qui gouverne mon destin
C’est pourquoi je ne puis être à personne
Sans attaches, comme un oiseau,
L’Aigle me laisse partir vers la liberté

Alors, Gibran ou Lily? Voilà une de ces questions que je ne me pose plus.

Tout le monde dans la galerie d’art hochait à présent la tête. Je me demandais s’il n’y avait que moi pour entendre son
accent vulgaire. Et si les autres étaient, comme moi, des
naïfs, ou bien, simplement, des gens bien élevés, qui écoutaient Lily avec la plus grande attention. Personne, en tout cas, ne semblait s’offusquer de ses airs de prophétesse.

Groningue, en 1990, connaissait un restaurant dit ?de nuit?. Nous marchions silencieusement sous des arcades et Lily a constaté:
‘Toi, tu n’es pas gai.’
‘Oui. Enfin, non.’
Nous avons traversé la Grand-Place. L’établissement se trouvait de l’autre côté, au-dessus d’une parfumerie, et s’appelait Chez Dré. En montant l’escalier, elle m’a pincé le coude, avec un rien de désespoir.
‘Pourquoi? Cheer up, man!’
‘Oui.’

Nous étions installés l’un en face de l’autre, sans toucher au saumon que Lily avait cru bon de commander pour nous. Derrière moi, le nid de réclames lumineuses de la Grand-Place. Dans mon imagination, l’endroit a quelque chose en commun avec le buffet de la Tour Montparnasse à Paris. Toujours surchauffé. Une moquette vétuste et des toilettes respirant une tiédeur douceâtre. Puis ces montagnes de lumière, aussi irréelles qu’une vue aérienne mal imprimée.
‘Pourquoi tu fais la gueule, Paul?’
Bonne question. Pourquoi je faisais ?la gueule??
‘Parce que, parce que, tu vois, avec toi, moi… je n’ai pas, voilà, je n’ai pas mon mot à dire.’
Elle a poussé un soupir. Puis, avec lassitude, elle a secoué la tête. Dans son regard, pour la première fois depuis pas mal de temps, cet étrange mélange de détresse et de fou rire.
‘C’est vrai que j’ai assez tendance à me mettre en valeur.’

Elle pleurait, soudain. Mon visage, je le sentais de marbre.
Le sien tombait en mille morceaux. Dans un hoquet, elle dit:
‘Je suis capable de tout supporter. Sauf si toi tu ne
m’aimais plus, Paul…’
Je serrais fort mes lèvres, mais mon visage s’est détendu. Sur quoi Lily a remarqué:
‘Mais, Paul…’
‘Oui.’
‘Mais autant je peux être sensible, autant je peux être dure.’
‘Ah bon.’
J’avais tort de dire ‘ah bon’. Seulement, sur le moment, je croyais que c’était moi le plus fort. Le plus malin. J’aurais dû trouver ça bizarre. Ce brusque renversement de notre situation, après toute cette soirée manipulée par elle.

Notre chambre donne sur la Grand-Place, où vient de se déclencher une bonne bagarre. Deux garçons sont sortis d’un bistrot en pirouettant. Un noir et un blanc. Le blanc a visiblement suivi des cours de karaté et montre sa technique. Cependant, le noir le prend par le cou, le fait tomber et lui envoie son pied dans la figure. C’est à plus de cinquante mètres, mais j’ai l’impression d’entendre un craquement.
‘Aïe!’ dit Lily, qui comme moi se tient penchée sur le rebord de la fenêtre. ‘Il doit l’avoir fracturée maintenant, sa mâchoire.’
Je tremble comme une feuille. Le garçon s’est mis à genoux et demande merci. Nouveau coup de pied, encore en pleine figure. Me disant que quelqu’un va sûrement mourir, je cherche à composer le numéro de la police.
‘Mais qu’est-ce que tu fais?’ me demande Lily, étonnée.
‘Rien.’ lui dis-je.
Tout le temps des signaux d’occupation. Ou pire. La mélodie d’un numéro impossible – pas celle d’une voiture de la police, en tout cas. Je persiste pourtant. Me prends les doigts dans

les pages d’un annuaire suranné. Me trompe dix fois de numéro. Maintenant le noir a posé un genou sur la poitrine de l’autre et abreuve le visage de celui-ci de coups de poing.
Lily veut me retenir, mais j’ai déjà ouvert la fenêtre et crie:
‘Hé les gars, arrêtez les conneries!’
Personne ne m’entend. Les barrissements du samedi soir couvrent mon appel. Pourtant moi, j’entends:
‘Hé ho, les gars, doucement, hein.’
Cela sort d’une voiture de police qui fait le tour de la place. Un agent a baissé la vitre, sorti sa tête. Une tête cramoisie qu’il veut bonhomme. La voiture continue son chemin et moi je ferme la fenêtre à cause du froid.
‘Alors tu vois,’ dit Lily. ‘C’était pas la peine de leur téléphoner. Ils sont déjà sur place et ils s’en foutent pas mal.’
‘Toi aussi, tu as l’air de t’en foutre pas mal,’ lui dis-je.
Elle secoue la tête.
‘Non, non, je ne m’en fous pas. Mais alors pas du tout. Tu ne vois pas comme je tremble, moi aussi? Seulement, regarde. Re-garde.’
De nouvau, je m’approche la fenêtre. En effet, sur toute la place ont lieu des bagarres, s’entretuent de petits monstres. On dirait un tableau de Bosch. De temps en temps, des policiers style garde-champêtre sortent leur tête de leur voiture pour dire qu’il est l’heure d’aller se coucher. A travers la cacophonie de hurlements de fauves, j’entends encore un signal d’occupation. Je soulève le combiné et le remets tout doucement sur le poste de téléphone. Dehors c’est Bosch, ici c’est nous. Où est Lily?
Assise sur le pied du lit, elle me tend sa griffe écarlate de nouveau couverte de poudre blanche. Du pouce, je pince une narine et regarde autour de moi. La chambre est tendue de

rouge, de noir. La tête du lit en satin mauve capitonné. Sur
Lily flottent des lambeaux de dentelle noire. Elle se tient �
genoux sur le devant du lit, en chantant, en riant. Une main à l’entrejambe. La tête levée vers le plafond.
‘Mais j’ai la chatte qui pleure…’
Tout s’embrouille. L’été dernier. Villeneuve-sur-Lot. Véronique. Un corsage de soie couleur de bronze qui s’entrouvre. Une femme riche. Deux énormes seins. Deux énormes fesses. Partout des interstices lilas qui me sourient dans une bruine de dentelles. Je ne sens plus mon corps. Mais c’est bien mon corps qui tient Lily clouée contre la tête de lit de satin et qui me transporte dans une chambre d’hôtel de Villeneuve-sur-Lot où je n’ai jamais fait l’amour. Je la traite de pute. Encore et encore de pute. De sale pute. Un rictus naît sur ses lèvres. Elle sait que j’ai envie d’une pute, après quatre ans avec Perle. Très envie, mais aussi très peur. Sur ma luette toujours ce dépôt de couloir d’hôpital et de muguet.

Dimanche à Groningue. Le 24 mars 1990. Muettes et grises les rues du centre-ville. Un crachin matinal a effacé les lices de la nuit avec leurs traces de sang. Je traverse la Grand-Place, parce qu’il me faut de l’argent. Je me tourne une seconde vers l’hôtel. Falaise maussade dans lesquelles, incolores, des débris du ciel. Dans l’une d’elles, j’aperçois une femme en train de se mettre du rouge à lèvres. Son auréole de boucles noires se fond dans un nuage. Quand elle me voit, elle me fait un signe de la main, en souriant. Par compassion, sans doute. Bien sûr: aujourd’hui, ce soir, nous serons encore ensemble, et puis, il nous reste encore un certain nombre de nuits d’amour. Mais cette femme sait qu’elle va me quitter. Et elle sait que je le sais. Il me faut de l’argent. Hélas, tous les distributeurs de billets de banque ont été scellés avec du chewing-gum pendant la nuit.

Delft, avril 1991. D’une floraison glaciale, ce début de printemps. Je suis encore très affaibli, mais il m’arrive de prendre le train et de dériver aux portes invisibles d’Amsterdam. Ou dans un parc à Rotterdam. Le parc bordant le port. Des pelouses recouvertes de nappes blanches et mauves qui dégagent une fraîcheur entre eau-de-vie et cocaïne. Un de ces lieux que je fréquentais jadis avec Oma.
Le soir, quand il fait beau, je regarde par ma lucarne le ciel de Delft. Ecran lila derrière laquelle sourd la masse sombre de la nuit. J’ai perdu plus de dix kilos, mais je ne me sens pas mal et je dors bien.
(Delft touristique, carnet bleu + petit carnet usé -) chap?
Aujourd’hui aussi, le temps est aigre. Il fait gris et un peu trop frais. C’est l’anniversaire de ma mère. Je n’y vais pas. Trop loin, tout ça. Je n’y suis pas allé l’année dernière, ni les autres années depuis la mort d’Oma. On ne me laisserait pas entrer. Et même, à supposer qu’on ne me claque pas la porte au visage, ce serait pire encore. Mon beau-frère. Mauvais oeil et compagnie. Non, mieux vaut ne pas bouger de Delft, par cette journée triste, au milieu du mois.

Je n’ai jamais bien connu Maman. Elle restait des journées entières au lit. Aussi, la chambre de mes parents sentait le renfermé. Une odeur épaisse de sommeil. Dans l’édredon toujours Maman, compacte comme une bosse de dromadaire. Je la revois aussi, allongée sur le divan du salon. Sous un plaid écossais. La bouche crispée. Un mouchoir en boule dans la main.
Avant de connaître mon père, elle avait eu un premier fiancé. Un aventurier – ?un grand motard?, d’après ses soeurs, mes tantes, disparues, elles aussi, depuis longtemps. Il avait trouvé la mort, ou plutôt, la mort était venue le trouver,

lui, lorsque la marine allemande s’était mise à mitrailler la foule euphorique sur la place du Dam à Amsterdam, le 7 mai 1945…
Maman était brisée. Elle n’était déjà plus toute jeune, ayant attendu la fin de la guerre pour son mariage. Maintenant, sa vie était finie.
Mais au début des années cinquante, ses parents – de riches négociants en meubles – lui présentèrent mon père, commis-voyageur en velours. Et, en 1951, leur mariage a lieu. Sous le régime de la séparation des biens. Ce qui fait beaucoup enrager Oma.
Je suis né en 1953. Entre moi et ma petite soeur Annabel, qui naîtra seulement sept ans plus tard, maman accumule les fausses couches. Derrière la porte de la chambre à coucher, j’entends en permanence une sorte de hululement. Et parler mon père. D’abord sur un ton doux et grave et triste. Toutefois, avec les années, le ton monte. Et puis monte, jusqu’à atteindre des sommets de rage pure. J’ai l’âge des premiers souvenirs. Deux ans et demi. Ou quatre ans? Je ne sais plus. Mon père aboie. Ma mère hulule. Est-ce ma faute? Il me semble, oui. On m’a souvent dit que je ne suis pas un petit garçon gentil. Et chaque nuit, je noie ma tête dans l’oreiller.
Le plus sinistre, c’est le silence, qui, après la naissance d’Annabel, s’installe dans la chambre de mes parents. Et puis, partout. Un silence massif comme la nuit. Même le bébé ne pleure jamais. Notre maison – chapelle ardente, pour toutes ces longues années.
Mais une fois par an, j’avais une mère. Le jour de son anniversaire, elle sortait de son lit, s’entourait de monde et riait du matin au soir. M’autorisait, en caressant mes cheveux, à regarder tard des films à la télé. Puis il y avait la mère de mon père, appelée Oma, même par des étrangers.
Parmi eux, Oma trônait, toujours radieuse. Elle mettait de l’ambiance, en étant là, simplement. Et maman riait avec elle.
Une fois par an…

Alors, pourquoi pas aujourd’hui? Je dois avoir peur. Peur de revoir maman plus introuvable que jamais. Oui, une fois par an, j’avais une mère. Pour le reste, elle détestait le mois d’avril, quand on entrait, comme elle le disait, ?dans le taureau?.

Avril de l’année dernière était aussi froid, mais idyllique.
Surtout au début. Lily s’était installée chez moi. On ne voulait plus d’elle dans sa ferme et, comme elle s’apprêtait à repartir à la Haye, je lui avais proposé ma maison. C’était plus simple, avec sa boîte d’homéopathie encore tout près.
Pourquoi l’avait-on chassée? Je n’y comprenais pas grand-chose. Lily prétendait que le fermier était ?un pauvre mec? et puis sa femme ?une chipie?. Et elle – Lily – était désormais ?mal vue? à la ferme. Donc, par un après-midi frais, mais ensoleillé et plein de promesses, nous sommes allés récupérer ses ?cliques et ses claques?, comme elle disait.
Nous avions pris la Honda. C’était moi qui conduisais, parce que Lily était très nerveuse. Elle fumait cigarette sur cigarette et ne parlait presque pas. Elle était d’avis que je conduisais bien, mais, en réalité, je fonçais comme un démon, voulant en finir le plus vite possible.
Personne dans la cour. Personne non plus, apparemment, dans les autres bâtiments de la ferme. Que faire? Lily avait déjà rendu la clé et ses affaires étaient entassées derrière la porte.
‘Mais qu’est-ce qu’ils veulent? Ils me cherchent ou quoi?’ a-t-elle murmuré.
Les bras croisés, elle s’était mise à arpenter la cour. Pas le moment de l’embêter en posant des questions. Elle me faisait de la peine et j’ai proposé de défoncer la porte. D’un sourire incertain, elle m’a répondu que ce n’était ?peut-être pas une mauvaise idée?, mais déjà nous avons entendu le grincement d’une autre porte.
Le fermier et sa femme. Lui en bleu de travail, un gourdin à la main. Elle derrière lui, portant tablier et bottes de caoutchouc.
‘C’est encore toi, sale pute?…’ a dit l’homme.

Avant même que je ne puisse faire un pas, Lily m’avait retenu par le bras, et répondu:
‘Je viens pour chercher mes affaires, mais vous avez fermé la porte à clé, je crois.’
‘Ben oui, on l’a fermée à clé. C’est chez nous, non?’
Il lui tendait pourtant la clé, en grommelant:
‘Je te donne cinq minutes, connasse. Pas plus.’
Avec sa femme, il est retourné dans le bâtiment principal. Mais on sentait leurs regards ensanglantés de haine, derrière quelque vitre obscure.
Lily a haussé les épaules et son flegme a été aussi communicatif que son agitation de tout à l’heure. Nous avons tout mis dans le coffre. Un dessin japonais, une pile de livres ‘new age’ et plusieurs robes. Après, Lily a laissé la clé dans la serrure. Et lorsque je démarrais pour repartir, le fermier est sorti une dernière fois. Sans gourdin. Seul. Il secouait son poing. Hurlait:
‘Alors, tu dégages maintenant, oui, salope! Tu dégages, hein? De toute façon, je vais appeler la police, hein, tu m’entends? La po-li-ce!…’
Encore un.
J’ai baissé la vitre et lui ai dit, en souriant:
‘Comme si on ne le savait pas…’
Hurlements encore plus forts. Plus rauques.
‘Non mais. Est-ce que je t’ai demandé ton avis? Petit con! Petit branleur! Non? Alors, de quoi je me mêle, hein, de quoi je me mêle?!…’
Il a essayé d’ouvrir la portière, sans doute pour m’arracher à mon siège et m’envoyer son poing dans la figure, mais elle était bloquée de l’intérieur.
Puis – la voiture roulait déjà – il a voulu donner un coup de sabot dans la carosserie et a failli s’étaler par terre. Dans le rétroviseur, je voyais encore sa femme s’agiter derrière une des fenêtres et j’ai, un instant, pensé aux parents de Perle…

Vingt minutes après, dans son bureau que le soleil dorait, nous avons basculé, hilares, sur sa table d’auscultation. Pour nous retrouver ensuite par terre. Parmi des emballages de produits homéopathiques. Le motif de cette visite? Des prospectus, dont j’allais rédiger le texte en français.

En raison de quelque marché urgent, Lily devait partir, le jour même, pour la Haye. Mais elle serait chez elle dans le courant de la soirée et je serais gentil de passer alors un coup de fil. J’allais lui manquer…
Vers huit heures, mon voisin, l’architecte en charcuterie au chômage, est venu sonner à ma porte. J’ai frissonné, en voyant sa silhouette de Raspoutine à travers la porte. En pyama et en pantoufles, comme lors de notre entrevue de février. Je me disais que trop c’était trop. Cet après-midi, chez les payans. Puis lui, maintenant. Ça suffisait, non? Lily, avait-elle encore garé, aujourd’hui ou hier, la Honda contre sa chère clôture? Ou voulait-il me parler du moment où il avait vu Lily chatouiller mon membre de sa langue? Et me redire son intention d’appeler les flics?
Mais non. Justement. Il avait un cadeau pour moi.
‘Un cadeau?’
‘Oui, je me suis dit que tu devais aimer ça…’
Putride, son haleine. J’ai dû réprimer un haut-le-coeur.
‘Le pus du chat est le jus du pape,’ murmura-t-il, en me tendant un livre.
‘C’est pour moi, ça?’
‘Oui, j’étais en train de ranger ma baraque, parce que je vais partir, et je me suis dit, tu vois, que toi, tu vois, tu devais, enfin, voilà…’
‘Tu vas partir?’
‘Oui, oui. Loin.’
‘Mais entre, nom d’un bordel!’ lui dis-je, en prenant le livre de ses mains. ‘Tu vas partir et je n’ai même pas eu le temps de te remercier… Tu veux, peut-être, une bière?’

Il chancelait, les paumes de ses mains toujours ouvertes, comme un plateau d’argent.
‘Non, non, ce n’est pas la question, ce n’est pas la
question…’
Il ne fallait pas insister. Ce quartier neuf – et pourtant si vétuste – cache tellement d’ulcères à l’âme. Tellement de douloureux secrets, qui, à la moindre approche, se rétractent…
J’ai eu envie de dire quelque chose, mais mon voisin avait déjà disparu dans le soir d’avril qui tombait, mauve et aigre, sur notre chef-lieu de province. Il faisait nuit noire et j’ai fermé la porte.

Un recueil de poèmes, comme je m’en doutais. Un mince volume de l’historien Jacques Presser qui avait perdu sa femme pendant la guerre. Ouvrage imprimé en l’an mil neuf cent quarante-quatre sur papier de qualité inférieure. Il ne fallait pas souffler dessus, sinon toute cette poésie à l’odeur de vieux biscuits tomberait en poussière. Alors, retenant mon haleine, j’ai allumé une lampe et lu

Une ombre dans le jardin, un pas;
Je sais qui va si doucement sur le gravier:
Entre mon amour, il est l’heure de se coucher;
La nuit est longue, frais nos draps

D’où sortait-il ça, notre architecte en charcuterie?
Des poèmes, vieux de plus de 45 ans. Et certainement apocryphes, aux yeux de connaisseurs comme Bomhoff. Mais je me suis dit que, finalement, mon voisin était un type bien. Car il allait partir, au lieu de pourrir ici, dans cette zone infinie de grisaille et de béton.
J’ai regardé par la fenêtre. Dans le parking, la fille aux haillons noirs faisait toujours le guet. Prenait, immobile, sa douche de lumière jaunâtre, au pied du réverbère. D’elle à

moi, 20/25 mètres. Distance, pour l’instant, infranchissable.
Je ne ferais attention à elle que des mois et des mois plus
tard. Après mon suicide à Barcelone.
Les rideaux tirés, j’ai repris ma lecture. Du papier, une voix me chuchotait

On a saigné ma femme, loin d’ici:
Je ne sais où; je n’ai reçu aucune missive.
On l’a, j’imagine, bien violée aussi,
Puis piétinée et jetée dans la chaux vive…

Et j’ai senti sourdre un chagrin sans précédent. Comme une tache d’encre dans un verre d’eau. Une hémorragie noire qui alourdissait mes pensées et embuait mes yeux. C’était comme un rêve. Un état d’esprit dans lequel je sentais Lily proche et, en même temps, à plusieurs années-lumière de moi… Il fallait absolument lui lire ces poésies.
Mais ça ne répondait pas à la Haye, et j’ai passé des heures interminables à composer encore et encore son numéro.

Enfin, vers cinq heures et demie, Lily a décroché. Et j’ai voulu savoir à quoi elle avait occupé sa nuit. D’une voix sèche, elle m’a demandé si je la contrôlais maintenant. J’ai dit non, mais qu’elle m’avait plus ou moins promis d’être là et que j’avais voulu lui lire des poèmes. Mais je me suis excusé. Là-dessus son ton s’est adouci. De toute façon, ce n’était pas grave, puisque c’était moi, et elle m’aimait tant…
Puis elle m’a expliqué qu’elle avait débranché son téléphone pour ne pas être embêté par ?un con?. Un type qui l’appelait tout le temps, parce qu’elle l’avait ?doublé dans une affaire de meubles anciens?. Elle avait regretté ça pour moi, mais n’avait pu faire autrement. Je ne la croyais qu’à moitié. N’aurait-elle pas tout simplement passé la nuit dehors? Dans un bar, en compagnie d’amis, ou pire? Mais j’ai préféré ne pas m’en soucier davantage et lui ai lu les poèmes de Jacques Presser.

Et quand j’ai lu

Entre, mon amour, il est l’heure de se coucher;
La nuit est longue, frais nos draps…

Lily a soupiré:
‘Oh Paul, c’est beau, c’est nous…’
Ce soupir était si rassurant que, trois quarts d’heure après, je me suis endormi en toute sérénité. Je n’avais jamais douté d’elle. Jamais posé de questions. Tout pâlissait au crépuscule du petit jour.

Tous les jours, maintenant, il m’attendait dans le petit jardin devant chez moi. Assis en tailleur, au milieu de mauvaises herbes et de papiers gras. L’insomnie avait cavé ses yeux. Toujours en pyama, pantoufles et robe de chambre. Je me demandais parfois si ce n’était pas un rêve.
Etrange perspective. A travers la porte d’entrée et les portes-fenêtres de mon séjour, je voyais, dans le parking de l’autre côté de la maison, la silhouette de la fille aux haillons noirs.
‘C’est un peu toi, non, qui as attiré les putes dans le quartier?’ dit mon voisin, la première fois que je le fis entrer pour parler de poésie. Et lorsque j’eus un geste vague:
‘M’en fous. Je vais partir. Et puis, tant qu’elle n’abîme pas ma grille…’
De qui parlait-il? De Lily ou de la fille aux haillons noirs? Peut-être des deux, disant:
‘Tant qu’elles n’abîment pas ma grille.’
Pour le reste, toute hargne de sa part avait fondu. Ce qui l’intéressait, c’était la poésie. Et des heures durant, il récitait les grands classiques des Pays-Bas. J’aurais bien voulu lui parler de mon récit de voyage ou de Lily. Impossible. Il se tenait au milieu de la pièce, index levé, et pérorait. Je commençais à avoir un faible pour lui, mais, en même temps, il me fatiguait chaque fois davantage.
Un jour, revenant du café des Remparts, je n’ai dit ne pas pouvoir le recevoir, pretextant je ne sais quelle note de lecture ou traduction. Ce luxe, je me le croyais encore permis. Avec Lily et mon récit de voyage à l’horizon. Toute ma vie qui se suffisait à elle-même superbement.
En vérité, Lily n’était pas encore revenue après son déménagement. Elle persistait, de plus, à disparaître chaque nuit dans Dieu sait quelles ténèbres de la Haye. Puis mon récit de voyage… J’y pensais beaucoup. J’en parlais

également beaucoup. Aux Remparts, et au téléphone, si j’arrivais à joindre Lily. Mais je ne faisais qu’y ajouter de temps à autre un fragment trouble et cahotant, que je lui lisais par téléphone, en me promettant de le réécrire.
Mon voisin n’était pas du tout vexé par mon refus. Il s’est levé dans sa robe de chambre, salie par la terre humide de mon jardin. Et il m’a tendu la main, en souriant. La seule fois que j’ai vu sourire l’architecte en charcuterie au chômage. Il avait donc fait du chemin, depuis qu’il avait voulu m’envoyer la police sur le dos, encore très récemment. Décidément, le temps n’était pas dans son état normal, en cette avant-saison. Détraquée sa mécanique. Le ciel une cloche de verre où les oiseaux restaient figés, comme la fille aux haillons noirs dans son parking. Plusieurs siècles semblaient s’être écoulés depuis la période morte que j’appelais l’après-Perle. Cependant, toute cette durée si frénétique était en fait visqueuse comme un marais. Luminosité du printemps à travers la cloche embuée du ciel; températures d’hiver. Hiver tardif au mois d’avril, après le printemps précoce et éphémère de mars. Je n’avais pas changé de monde: une autre vie me pénétrait bizarrement. Mais peut-être est-ce toujours comme ça au début d’une nouvelle décade.
Sans doute, mon voisin avait-il compris ma fatigue, car je ne l’ai plus revu.

Pourtant, quelques jours après, j’ai bien eu la police sur le dos. Par un matin glacé et pâle. Vers dix heures. Deux agents. Mais je me sentais invulnérable. D’un excellent moral. Lily était venue la veille. Elle m’avait offert sa petite pipe en forme de cercueil et son corps. Puis elle avait tiré de mes reins des gerbes entières de jouissance, d’abord sous la douche, ensuite dans mon lit. Je m’étais noyé dans ses boucles noires, en grognant comme un ogre et je lui avais fait un peu mal. Ma façon, en fait, de la faire payer pour ses nuits glauques à la Haye. Ce n’était d’ailleurs pas sans lui

plaire. La souffrance riait dans son regard comme un délice. Et je n’ai pu m’empêcher de la comparer à Perle (toujours geignarde dans sa douleur), tout en me disant que c’était un peu injuste. Une passion débutante, c’est quand même autre-chose que la fin d’un mariage. Oui, j’étais bien. Depuis le départ de Lily à l’aube, je n’avais cessé de travailler. En robe de chambre et en trance. D’une éblouissante verticalité, à nouveau, mon récit de voyage. J’aurais dû m’en méfier.
Comme je croyais que ces policiers étaient venus pour les cent cinquante mille florins cachés sous la moquette, je m’informai d’un éventuel mandat. Non, non. Simple formalité: est-ce que j’avais vu mon voisin ces jours-ci? Cette question m’a un rien dérouté et j’ai répondu que je le connaissais à peine, mais que, de toute façon, je ne l’avais pas vu depuis quatre ou cinq jours. Pourquoi?
L’un d’eux m’a expliqué que mon voisin s’était suicidé cette nuit. Il avait mis le canon de sa carabine dans sa bouche et puis –
Je comprenais. Avec une raideur de marionnette, j’ai hoché la tête, sans pouvoir parler. Autour de mes mollets, la bise d’avril, encore plus glaciale que d’ordinaire. Paralysante. Quel printemps, mon Dieu, ce tunnel où tourbillonnaient encore plein de courants froids…
Mais n’avais-je rien entendu? Aucun bruit? Je réfléchissais.
En carton-pâte presque, les murs de nos tristes maisonnettes de banlieue. Je me suis dit qu’une déflagration n’aurait logiquement pu passer inaperçue. Mais non. Je n’avais rien entendu pendant la nuit.
On m’invite à entrer chez lui. Pour l’identification. Mais merde, pourquoi moi?! Je ne connais même pas son nom. Si, si, on a besoin de moi. Il faut dire tout simplement que ça, c’est mon voisin.
On me pousse à l’intérieur. On me pousse dans l’escalier. On me pousse dans une pièce claire du premier étage. J’ai la tête qui bourdonne. Tous les détails que je vois là, j’ai

l’impression de les avoir déjà vus, vécus auparavant. En somme, je savais que j’allais voir ça.
Ça, c’est mon voisin. Un énorme caillot de sang en forme d’araignée. Un monstre qui suce une carabine sur le carrelage de sa salle de bain. Les pattes tordues comme des branches de tilleul. La moitié du visage bleuie par le coup, presque
noire. La mâchoire inférieure arrachée – je crois même la voir traîner dans un coin, un os blanc et anguleux, couvert de sang caillé. Dans ma tête un vrombissement maintenant de réfrigérateur.
‘Alors?’
‘C’est lui,’ dis-je aux policiers, en vomissant sur une pantoufle.

Deux heures de l’après-midi. De l’autre côté de la table, une femme sans âge. Les joues rouges et bouffies. Après toutes sortes d’allées et venues – ambulanciers, police, photographes, etc. – elle se détend tant bien que mal. Tout à l’heure, on l’a employée pour la même procédure saugrenue que moi. D’où l’expression hagarde sur son visage.
‘Mon frère vous admirait beaucoup,’ me dit-elle.
Et devant mon air surpris:
‘Oui, oui. Il avait l’impression que la solitude vous réussissait pas mal. Pour lui, c’était vous le parfait ermite, même si vous receviez des ?supernanas?, comme il disait…’
Elle étouffe un sanglot dans un mouchoir bleu ciel brodé de marguerites et me regarde droit dans les yeux.
Des supernanas? Qui d’autre donc que Lily? Mais peut-être s’était-il souvenu de Perle, qui avait quand même fait illusion jadis.
‘Alors, vous venez à l’enterrement?’
‘Bien sûr.’

Ainsi, je l’ai revue au cimetière. Vers la fin de la semaine. Il faisait gris et frais, mais il y avait une sorte d’asphyxie

dans l’air. L’odeur épaisse d’esseulement et de renfermé qui
avait flotté autour de mon voisin. Elle m’a salué d’un signe discret.
Pas grand-monde dans la morgue où eut lieu une brève cérémonie. Elle donc, un frère ou cousin, puis moi. Après, nous avons mollement suivi le cercueil par des allées désertes qui m’ont rappelé le sinistre parc londonien dans le film Blow up.
Mon admirateur mis en terre, la soeur m’a proposé de prendre un café dans un établissement routier en face du cimetière. Un endroit nommé Au bon touriste.
Nous nous y sommes installés près de la fenêtre. Nerveuse, elle a secoué ses cheveux et regardé dehors un court instant, le morne rideau d’arbres de l’autre côté.
Il fallait l’excuser, mais elle tenait beaucoup à parler avec moi. Je ne devais pas le juger mal, son frère. Il avait toujours été quelqu’un d’assez spécial. Enfant et aussi plus tard, dans sa vie professionnelle, la grande surface où, sur une table de dessin, il avait développé des saucisses et saucissons… C’était un poète, somme toute… On ne l’avait pas compris, mais bien profité de lui quand même… Ah oui, certaines personnes étaient devenues très riches, à force de voler ses idées… Puis il avait fait de la prison… C’est qu’il n’aurait jamais dû – enfin…
Vers midi, j’ai pris congé. J’étais mal. Puis Lily m’attendait à la maison pour déjeuner. Elle habitait chez moi maintenant.

Et la flétrissure est revenue en force. Le fer rouge, de nouveau, entre mes omoplates, à la hauteur du coeur. Le suicide de mon voisin, la double vie de Lily, l’après-Perle. Un immense malaise qui, au fond, ne m’avait jamais tout à fait quitté.
Le soir de l’enterrement de mon voisin, je m’étais mis à sangloter dans un restaurant chinois où Lily m’avait invité.
Elle n’avait rien dit. Rien. Seulement regardé, avec de grands yeux vitreux, en attendant que j’arrête.
‘Cheer up, man,’ me lança-t-elle le samedi soir de Pâques, au moment où nous nous apprêtions à partir en ville.
Elle l’avait dit nonchalamment, en se mettant du rouge à lèvres. Elle portait un tailleur blanc très léger et son corsage couleur de bronze. Ses seins à moitié découverts.
En revenant, vers minuit, elle a retroussé sa jupette et, plein de rage, je l’ai prise, tout comme l’autre fois, debout dans l’escalier. Puis, dans ma chambre, elle s’est déshabillée, tout en gardant ses souliers à hauts talons, et nous avons encore baisé. Sur le bord du lit. Dans un brouillard venant, bien sûr, de sa petite pipe en forme de cercueil. C’était ainsi que je me soignais, coup sur coup. Elle aussi, peut-être. Lily et moi, incapables d’autre-chose.

Le soleil brillait fort à la Haye, le lendemain, dimanche de Pâques 1990. Dans la petite Honda de Lily nous voguions, en touristes, à travers la ville qui semblait rajeunie depuis ma visite de février. Ou le long du boulevard de bord de mer. Au crépuscule, sur une terrasse, j’ai rédigé la quatrième page de couverture de mon récit de voyage. Comme quoi la mer m’inspirait: Un récit de voyage hors du commun… Factum, en fait, sur l’intérêt vertical du monde… Les interstices secrets de l’univers, etc. De temps en temps, je lisais une

phrase à Lily. Elle restait muette, mais avait l’air d’approuver tout ce que je disais. Je crois qu’elle prenait mes trouvailles pour un poème. Elle avait oublié d’enlever ses lunettes noires et ressemblait à une Espagnole du Sud.

Poudre blanche. Chaque soir, un lustre argenté recouvrait la Haye. Derrière les immeubles sourdaient la mer, l’été, la canicule. Mais, pour le moment, c’est la semaine creuse qui suit toujours les fêtes de Pâques. Silencieuses, les rues, les avenues. Illuminés et irréels, les monuments. De même que le jet d’eau dans la douve entourant les décors gouvernementaux. Rassurant Vatican de sabots et de tulipes bien pensants. Plus loin, un endroit encore plus désertique: le Palais de la Paix, grisaille blafarde sous la lumière de plusieurs projecteurs. Nous sommes passés aussi, une ou deux fois, devant les grilles du palais de la reine. Vides, aurait-on dit, les guérites de la maréchaussée. Dressées comme des sarcophages. Toutes les fenêtres de la Résidence noires comme quartz. Et toujours – partout – ce lustre argenté.
Après les monuments, c’étaient les bars. C’est-à-dire les entresols les plus obscurs de la ville. Pourtant, Lily prenait soin de fréquenter des endroits où personne ne la connaissait. J’avais noté qu’elle évitait Schéveningue et d’autres lieux d’amusement de bord de mer.
Pourquoi? Avait-elle honte de moi? Pour moi? Ou tenait-elle à me protéger contre un milieu pour lequel j’étais, sans doute, trop délicat?
Dans toutes ces alvéoles de la nuit et de la ville, nous buvions – sans toutefois perdre notre lucidité – d’énormes quantités de cognac. Ensuite, la Honda nous ramenait vers le quartier borgne où attendait le somptueux appartement. Excellent pour recevoir un ministre de la Défense en rut. Oui, il me semble avoir lancé la plaisanterie à cette époque-là (J’espère que tu as pu décommander le ministre… Est-ce que tu prends des bains aussi avec monsieur le ministre?). Nous

rentrions toujours très tard. A l’aube, parfois. La voiture semblait alors flotter, planer presque, à travers ce labyrinthe à la patine déjà un peu usée. Nous aussi, nous étions usés. Ce qui ne m’empêchait pas de baiser Lily une dernière fois. Comme si c’était la dernière fois.

Un soir, nous revenions d’Amsterdam, Lily était fatiguée.
Moi aussi. Dans l’après-midi, j’étais allé présenter ma quatrième de couverture verticale à Bomhof, qui avait lu mon texte avec force hochements de tête approbateurs. Ensuite, nous avions pris l’apéritif ensemble. Je me sentais mal à l’aise dans le bar de journalistes et d’éditeurs où Bomhoff avait cru bon de m’entraîner. Plus tard, il faisait encore jour, j’avais retrouvé Lily dans un petit café, refoulé derrière le Concertgebouw. Sorte de temple grec et poste frontière, séparant le centre des quartiers résidentiels du sud d’Amsterdam. Ma démarche, au fond, ne différait guère de celle de Lily. Car moi non plus, je ne la montrais à personne. Surtout pas à Leonard Bomhoff.
Je la vois donc attablée au fond de notre clandestin café. Dans un couchant d’avril filtré par des fenêtres crasseuses. Un journal du soir déplié devant elle. Je ne comprends pas pourquoi elle porte sur sa poitrine une lavallière noire, puis une veste à chevrons très serrée aux épaules. D’habitude, elle donne plutôt dans le genre vamp. Là, elle ressemble à une gouvernante anglaise. Ou à Anne Frank, telle qu’elle aurait été à trente-cinq ans.
Une autre Lily. Parmi les nombreuses que je connais déjà ou pas du tout. Le sourire timide et un peu coupable. Amsterdam, pour elle, doit être un autre monde. Pourtant, elle semble avoir trouvé sans peine la petite ruelle dans laquelle le Concertgebouw déverse son ombre. Probablement, un de ses moments Tomahawk.
Après, nous avons dîné dans le sous-sol que Bomhoff m’avait fait connaître à l’époque de la tempête et des contrats. Bu,

sans vérifier si on l’ouvrait à table ou non, un Saint-
Emillion de marque. Ce soir-là, ni poudre blanche, ni petite
pipe en forme de cercueil, mais flétrissure et un léger ennui Je ne me rappelle même plus ce que nous avons mangé.
C’était moi qui, pour nous sortir des canaux et des ruelles du centre d’Amsterdam, devais conduire. Mais Lily conduisait. J’avais trop bu. Et cela sans pipe, sans poudre. Sans rien dire, Lily fonçait à travers l’enchevêtrement noir et jaune des autoroutes entre la Haye et Amsterdam. J’avais l’impression de n’être qu’un pantin, projeté sur l’écran de l’un ou l’autre jeu électronique. Et j’avais mal partout.
Chez elle, Lily m’a, d’une voix brûlante, soufflé à l’oreille, qu’elle était morte de fatigue. Puis, les yeux mi-clos, multipliant les ?oh, Paul?, elle a embrassé mes hanches de ses jambes, agacé mon dos de ses talons aiguilles. Je l’ai encore traitée de salope, de sale pute. C’était plus fort que moi et je me sentais un rien gêné. Mais Lily souriait et m’appelait son prince charmant lubrique. Et puis, si c’était ça notre survie?

C’est par des autoroutes bondées que nous avons regagné l’Est, le lendemain. Il faisait gris, un gris grumeleux, mais derrière l’horizon la lumière avait grimpé si haut qu’on se serait crus en plein été, en pleine imminence d’orage.
La Honda, à cause de cette lumière étrange semblait encore flotter, ou plutôt, virevolter parmi la coulée incessante de BMW et de poids lourds. Voyage de rêve léger et, à la fois, très oppressant. Et j’étais curieux d’en connaître l’issue. Et j’avais peur.
Une heure et demie après, Lily s’est arrêtée dans une forêt, au bord d’une petite route sablonneuse, devant une rangée de maisonnettes. Nous devions être au pied du Mont de Lemele, pas loin de la petite Toscane. Pendant le voyage, Lily m’avait expliqué que, tout en vivant chez moi maintenant, elle tenait quand même à avoir sa maison à elle dans la région.

La propriétaire, femme d’un certain âge aux cheveux poivre
et sel, nous a guidés à travers des pièces bien sordides. Ombreuses. Plein nord. Avec un mobilier venant tout droit des encombrants. Nous avons eu droit à une démonstration de la monumentale télé en couleur, qui n’a fonctionné qu’au bout de deux ou trois minutes et alors dans un noir et blanc livide. Puis, dans un coin du séjour, un ficus benjamin, dont les feuilles se trouvaient principalement par terre. Et partout, partout, une odeur douceâtre de moquette usée. La propriétaire avait ouvert quelques fenêtres, mais l’odeur ne disparaissait pas.
Après la visite, Lily a pourtant promis à la dame de l’appeler ?dans les meilleurs délais? et nous sommes repartis. Chez moi, nous nous sommes tout de suite endormis. Chacun sur un bout du canapé. Au beau milieu du jour. Le résultat, en somme, d’une semaine à la Haye, presque sans parler, nous qui avions été si bavards naguère…
Lily et moi, en haut de notre escalier d’amour. Lily a une tête gigantesque. Avec une force surhumaine, je la soulève, la renverse et la pousse. Après, tout est simple. Elle descend l’escalier, marche par marche – sur sa tête. Quand je me réveille, la pièce est inondée de soleil. Lily aussi vient de se réveiller. De loin, je la vois bâiller et s’étirer comme un énorme chat. L’histoire de mon rêve l’étonne visiblement.
‘Tu dois m’en vouloir beaucoup, Paul,’ dit-elle, laconique, en commençant un brin de maquillage. Mais c’est bien notre première conversation un peu suivie depuis quinze jours.
Vide, et encore vitreux, son regard, quand nous dînons, une heure après, dans la demi-pénombre d’un restaurant hindou. Pas grand-chose à nous dire. Ni après, en rentrant. Voilà notre vie, si nous n’allions pas d’un paroxysme à l’autre.————-
—————————————————————————————————————————–
Et voilà, cher lecteur, ça s’arrête là. Il me reste encore toute une pile de carnets avec des brouillons de plus en plus indéchiffrables avec le temps. Mais on n’écrit jamais pour rien. L’écriture étant la lecture intense et la visite de toutes sortes de mondes et de vies parallèles. Pardonnez-moi ce mysticisme aujourd’hui passé de mode, mais l’énigme universelle se cache aux tréfonds du langage et ça ne sert à rien de chercher la vérité ailleurs…

Geef een reactie

Het e-mailadres wordt niet gepubliceerd. Verplichte velden zijn gemarkeerd met *